• Surréalisme au pays du surréalisme

    Un train qui s’arrête devant une gare désaffectée et le temps semble s’être arrêté.

    Jemappes, mardi 19 janvier 2016, en début d’après-midi.

    Jemappes ressemble à une ville fantôme.

    Trois minutes à pied nous séparent du lieu de rendez-vous avec l’équipe de tournage, juxtaposant le point de repère: un restaurant chinois.

    Nous franchissons les portes d’un bâtiment, semblant lui-aussi désaffecté, siège d’une cantine improvisée et d’un canon à chaleur bienvenu mais semblant avoir des difficultés à s’allumer.

    La régisseuse du plateau en a vu d’autres. De quelques cliquetis, elle a tôt fait de dompter l’appareillage récalcitrant.

    L’agent de presse nous signale que la pause est postposée vers 15h30.
    Nous décidons de consacrer le délai imparti à nous sustenter.

    Avisant une passante, en quête d’un restaurant, nous apprenons que l’endroit est déserté par les banques.
    Pourtant, le centre est coquet, autour d’un hôtel de ville et de charmants vestiges, surmontés de clocheton et de phare, d’une époque révolue.

    Nous entrons dans la friterie, recommandée par la Jemappienne, pas plus étonnés que cela d’y trouver également des pitas et durums

    Rien ne nous étonne dans cette ville hors du temps.
    Ni même que les personnes, interrogées au sujet de l’évènement local, ne connaissent pas Olivier Gourmet, ni le cinéma en général.

    On se croirait au pays de l’absurde, cher à Ionesco, de l’inutilité de la vie et intrinsèquement de la mort.

    Car c’est bien de cela qu’il s’agit : l’action se passe au milieu de nulle part, en plein cœur de l’hiver, dans une petite ville où l’on ne meurt plus, au grand désespoir d’Edmond Zweck (Olivier Gourmet), propriétaire des pompes funèbres du même nom.
    A défaut de macchabé, c’est le commerce qui agonise, autour des deux seuls employés restant, Georges (Jean-Pierre Bacri, bras droit de Zweck) et Eddy (Arthur Dupont, jeune homme serviable mais novice).

    Quand, enfin, quelqu’un se décide à mourir et que « Les Affaires reprennent », l’aventure tourne au cauchemar, le convoi funéraire s’égarant, à la recherche d’un cimetière introuvable, pour finir par se retrouver morcelé entre famille et corbillard.

    Retranchés, ainsi que les équipes de presse, dans le restaurant chinois, reconstitué en tous points pour les besoins du film, au grand dam du propriétaire se plaignant qu’il venait à peine de rafraichir l’endroit lorsque l’équipe a débarqué et qu’il voulait qu’il soit remis en l’état pour l’ouvrir le dimanche suivant au matin, nous avions loisir d’observer une séquence qui nécessita de multiples prises.

    Un homme, barbu, était posté à l’angle du commerce de pompes funèbres, un bonnet sur la tête et un panier à la main, d’où dépassait une baguette de pain. A côté de lui, une poubelle, sa tenue vestimentaire faisant penser à un sdf.

    Il se tenait debout, dans une longue attente, par cette journée de gel.
    Dans les vitrines du commerce, les guirlandes de Noël, juxtaposant les cercueils, ajoutaient un côté kitsch à la scène.

    Il entra et sortit de l’établissement au moins une dizaine de fois, répétant la scène où il était censé constater le décès tout en disant qu’il ne connaissait pas la personne, et allant, à chaque fois, se reposter à l’angle du bâtiment dans l’attente du « silence on tourne ».

    Nous en conclûmes que la baguette finirait par être aussi gelée que le mort dans le cercueil ainsi que l’équipe de tournage qui œuvrait dans un bâtiment resté trop longtemps à l’abandon.

    Lorsqu’on questionna le brave homme, il répondit qu’il avait choisi ce métier.

    C’est alors que je compris toute la portée de ce cinéma poétique.

    L’effet miroir de deux commerces reconstitués, de toutes pièces, par l’équipe de Gérard Pautonnier.

    D’un côté de la route, l’établissement de pompes funèbres reflétant le côté sombre de la mort à l’occidentale et, de l’autre, le restaurant chinois ou la vision dédramatisée de la mort à l’orientale.

    Était-ce aussi la vision de l’auteur, Joël Egloff ? Il me reste à lire l’ouvrage.

    Gageons que le surréalisme était bien au rendez-vous ce jour-là, jusque dans les sacs de neige artificielle qui, au sol, donnait bien l’illusion puisqu’il avait, enfin, neigé en Belgique, quelques jours plus tôt.

    Il l’était aussi, lorsque ne trouvant pas immédiatement l’accès au souterrain de la gare, nous avons raté notre train, à une minute près. Nous courûmes mais les portes ne s’ouvrirent jamais.

    Souvenez-vous de vos rêves où vous courez après un train.

    Nous l’avons entendu arriver en gare. Dans le souterrain, il m’a semblé entendre siffler.


    ©Brigitte Dumont, 21 janvier 2016

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