• Entretien: Vincent Lindon

    Par Michel Decoux-Derycke - En toute logique, vendredi, Vincent Lindon a remporté le César du meilleur acteur. Ce prix vient un peu moins d'un mois après l'obtention d'un Magritte d'honneur et de dix mois après le Prix d'Interprétation masculine à Cannes. Belle moisson pour un acteur qui n'avait jamais remporté un prix auparavant.
    J'ai pu le rencontrer, à Bruxelles, pour le dernier film de Joachim Lafosse:'Les Chevaliers Blancs". La discussion se prolongeant, il a parlé d'autre chose. Entretien réalisé en compagnie de Nicky Depasse (Radio Judaïca, Elle) et Corinne Le Brun (L'Eventail).

    Vincent Lindon aux Césars 2016

    Qu'y a-t-il d'inédit dans le rôle de Jacques Arnault que vous jouez ?

    D'inédit ? Je ne sais pas ce qu'il y d'inédit parce que je me demande même si il y dans l'art, que ce soit le cinéma, la peinture, la musique, quelque chose d'inédit. J'entends très souvent les gens dire: «ce réalisateur n'a rien inventé. On a déjà vu ça dans tel film.» Je pense que quelqu'un qui filme un sujet vu de son point de vue, c'est inédit.
    Ce rôle est inédit parce que: 1. c'est très rare que j'aille tourner dans des contrées aussi lointaines et aussi désertiques, 2. c'est la première fois que je tournais avec un metteur en scène belge, c'est aussi la première fois que je suis pris dans un groupe où on est à la ville comme dans le Sahara. C'est-à-dire que l'ambiance le soir dans l'hôtel, c'était "Shining". On était vraiment entre nous. Il n'y avait aucun espoir de croiser âme qui vive que nous. Donc aucun étonnement, aucune surprise. Aucune possibilité de sortie. Et même pour le tournage, c'était un deuxième camp. Nous étions ivres de nos relations entre personnages, de nos relations humaines. Avec des disputes terribles, des moments d'amour énormes.

    Ce qu'il y a d'inédit, c'est qu'on se demande pendant tout le film si ce personnage fait le bien ou le mal. Si il est bon, si il n'est pas bon. Si il est intéressé, si il n'est pas intéressé. Si il a des scrupules, si il n'en a pas. Donc un personnage que je n'avais jamais abordé, un personnage en ivresse narcissique. Il est dans son jus, il est fou amoureux de lui se voyant faire les choses.

    Vous êtes-vous préparé ?

    Non. Je me renseigne toujours après les films. J'aime être pur, j'aime être vierge. Les gens qui jouent une scène, tout d'un coup, ils vont prendre une gifle dans un film – je lis le scénario une fois, après, j'essaie de l'oublier – normalement, ils sont surpris, pourquoi ne pas essayer d'être dans le même état. Je voudrais en savoir le moins possible sur le personnage. Je veux faire plus appel au fantasme que je me fais de lui. Intellectualiser au minimum, sensorialiser au maximum.
    Donc quand je fais un film comme ça, j'essaie de savoir les deux, trois choses qui me permettent de ne pas faire d'erreurs notamment de chronologie. Mais il y a plein de choses qui me sont venues sur le plateau dont j'étais totalement ignorant, dont je n'avais rien vu. Je veux savoir juste le minimum, pour pouvoir éventuellement donner libre cours à des déséquilibres du personnage.

    Vincent Lindon dans Les Chevaliers Blances

    Le film a été tourné au Maroc, avec des Tchadiens, leur avez-vous demandé leur avis sur cette histoire (NDLA: L'Arché de Zoé) ?

    Je ne peux pas vous répondre parce que je ne leur ai même pas demandé. Les gens avec qui j'ai travaillé: le metteur en scène, le scénariste, la productrice, les acteurs, les figurants, il ne m'est jamais arrivé de leur demander : «c'est quoi ton point de vue sur l'histoire? » Mais ça ne me passe même pas dans le cervelet. A partir où je suis sur un plateau, où je joue un personnage et donc je suis le personnage, il ne me viendrait pas à l'esprit de dire: « mais dis-moi, qu'est-ce que tu en penses, toi ? » En fait, c'est comme si je leur disais : « dis-moi, on a bien fait d'accepter ce film ? »
    Dès qu'un film est un peu engagé, on demande souvent aux acteurs des réponses à des questions qu'on ne leur poserait pas si il avait joué une comédie romantique.

    Vous êtes aussi lecteur, quelle est la bibliothèque idéale de Vincent Lindon ?

    Je ne réponds jamais à ces questions. Je vais vous expliquer pourquoi, quelquefois les réponses de pourquoi on ne répond pas à la question sont plus intéressantes que la question.
    Il y a une nouvelle mode depuis vingt ans. On demande à qui ce soit qui est connu, un cuisinier, un écrivain, un acteur, c'est très variable, racontez-moi trois souvenirs de vacances, quelle est votre région préférée, qu'est-ce que vous faites au mois de mai, quels sont vos plats préférés ? Maintenant, il y a des vedettes qui racontent sur quatre pages leur repas préféré. Pendant ce temps, il y a des millions de gens qui ne mangent pas à leur faim mais ça, ce n'est pas grave... C'est le nouveau truc, ça m'emmerde. Je n'ai jamais répondu en 23 ans ni où je vais en vacances, ni si je préfère les brunes ou les blondes, c'est quoi vos trois souvenirs, jamais. Donc je vais continuer.

    La cause des femmes vous intéresse-t-elle?

    J'adore les femmes, la femme. La femme est un être alors là, on va rentrer dans une sacrée discussion. Je suis pour la cause des femmes, elles ont encore beaucoup, beaucoup, beaucoup trop de retard sur les hommes. Mais en même temps, elles ont vécu des générations entières où elles ont accepté, parce qu'elles ne pouvaient pas se défendre, des choses inacceptables.
    Les deux premières générations qui s'intéressent et qui essaient de faire un vrai effort par rapport aux femmes sont maltraités par les femmes, elles sont devenues très dures. Les femmes auraient pu épargner ces courageux qui essaient de changer les choses mais non. Et c'est très, très compliqué d'être un homme, les femmes sont assez castratrices. Il y a encore un énorme effort à faire par les hommes et les femmes pour améliorer la condition des femmes.


    Comptez-vous réaliser un film ?

    Quand ce sera irrémédiable, obligatoire. Ce sera quand je ne pourrai plus me coucher sans avoir un projet que je voudrai mettre en scène ou me lever sans cette envie. Tant que ce ne sera pas un besoin vital et pour le moment, ce n'est pas le cas. Un projet artistique sans besoin vital, cela m'enlève 50% de qualités.
    Il faut que j'ai envie de raconter une histoire, que j'ai envie de partager, sur laquelle j'ai envie de rester trois ans de suite. Et si je fais un film, c'est pour essentiellement travailler avec les acteurs et les actrices. Cela me passionne.

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