• Entretien: Savina Dellicour et Bouli Lanners - Tous les chats sont gris

    Par Michel Decoux-Derycke - Savina Dellicour est une réalisatrice belge. Elle étudie à l'IAD en Belgique, ensuite à la NFTS en Angleterre sous la tutelle de Stephen Frears. Après plusieurs courts métrages, elle vient de réaliser son premier long métrage: "Tous les chats sont gris".
    Bouli Lanners est un acteur et réalisateur belge. Comme acteur, il débute en 1990 dans "Toto le héros" de Jaco Van Dormael. Suivront plus de quarante films dont "Cowboy" de Benoït Mariage, "De rouille et d'os" de Jacques Audiard, "Neuf mois ferme" d'Albert Dupontel. Il a aussi remporté le Magritte du meilleur acteur dans un second rôle en 2013.
    C'est à Bruxelles que je les ai rencontrés. Entretien extrêmement intéressant placé sous le signe de la bonne humeur.

    Savina Dellicour, d'où vient l'idée du film ?

    L'idée est ancienne. Paul est un personnage que j'avais en tête depuis très longtemps. Le personnage de Dorothy est venu plus tard en développant le personnage de Paul, qui est quelqu'un de solitaire. En réfléchissant avec le coscénariste Matthieu de Braconier, on s'est demandé comment exprimer la solitude de quelqu'un. Comme c'est un personnage qui aurait fait un très chouette père, cela nous semblait une idée dramatique qu'il ait une fille qu'il ne connaissait pas. Ce serait encore pire que de ne pas avoir d'enfant.
    Depuis le début, c'était un détective, quelqu'un qui aimait bien faire des enquêtes. Au début, c'était plutôt détective amateur. Au fil du scénario, il est devenu vrai détective. C'est en lisant les bouquins sur ce que font les détectives que je me suis rendu compte qu'ils faisaient souvent des recherches de paternité. Les deux idées se sont alors entrechoquées.


    Avez-vous pensé à Bouli Lanners tout de suite ?

    Au début, comme j'étais en Angleterre, je ne pensais pas du tout aux acteurs belges. Et puis, il y a eu la question du financement, il fallait peut-être prendre des acteurs français. Je n'avais pas, au niveau du casting, la liberté de faire ce que je voulais. Il y avait une espèce de pression, pour monter le film, il fallait avoir des stars françaises si on avait de l'argent français. Finalement, on n'a pas eu de financement en France. J'ai été libérée. Je pouvais faire le film en Belgique avec des Belges. Comme il me semblait qu'il serait le plus juste.
    Là, j'ai pensé à Bouli. Nous nous étions rencontrés dans le train, par hasard, il y a quelques années. Nous avons sympathisé, nous avons bien ri. Quand je suis rentrée chez moi, je me suis dit qu'il avait un truc dans le regard comme le personnage de Paul. Il avait cette étincelle, cette sympathie. Il fallait quelqu'un avec qui des ados de quinze ans aient envie de traîner. Ce n'était pas un postulat de départ évident que deux ados de quinze ans aillent sonner chez un type de quarante-cinq ans qu'elles ne connaissent ni d'Eve ni d'Adam. Avec Bouli, on peut imaginer que cela arrive.
    Il me fallait aussi un très bon comédien. C'est un personnage qui avait beaucoup de nuances. Il y avait ce malaise par rapport à cette fille, cette difficulté de se positionner. Il y avait toute cette subtilité. Il y avait quand même beaucoup d'émotion parce qu'il fallait qu'on entre en empathie avec le drame personnel de cet homme.

    Savina Dellicour et Bouli Lanners © cinergie.be

    Bouli Lanners, qu'est-ce qui vous a plu dans le scénario ?

    Ce qui m'a plu, c'est cette paternité frustrée, qui se déclare tard dans sa vie. Il a l'âge de se poser des questions sur le sens de sa vie, sur les années qui lui restent. Comment ce type, cet ours, peut se comporter en nouveau papa d'une adolescente de quinze ans ? Ce rapport-là m'intéressait beaucoup. Le fait de faire un détective, vraiment hors du cliché que l'on a entre Philip Marlowe et "True Detective", plus pragmatique, plus belge. C'est un peu moins glamour mais en même temps, il ne le subit pas. Il a toujours voulu faire ça. Il est bien dans son métier, il sait ce qu'il faut faire.
    Ce que j'ai beaucoup aimé, ce sont les courts métrages de Savina. Lire un super scénario accompagné d'un court métrage à chier, vous vous dites que ça va être ça. C'est vraiment déterminant, je vois ce que ça peut donner. Un scénario, c'est très abstrait. Vous ne visualisez pas l'univers du metteur en scène. Le combiné des deux, vous vous dites OK. Puis il y a eu la rencontre avec Savina. Je me suis dis qu'il y avait quelqu'un là-derrière. Je veux partager un moment avec elle. En plus, elle a insisté, elle est venue jusque chez moi à Liège, c'était bon pour moi.
    Quand vous pouvez vous permettre de choisir, ce n'est pas le cas de tout le monde et cela n'a pas été toujours mon cas, parfois, vous faites des films parce que vous n'avez pas le choix. Moi, maintenant, j'ai la chance de pouvoir choisir. Vous choisissez de faire un film, vous ne partagez pas qu'une aventure artistique, vous partagez une aventure humaine. J'ai passé l'âge de m'emmerder sur un plateau pendant deux mois. Cela m'est tellement arrivé, je n'ai plus envie.


    Savina Dellicour, le fait que Bouli Lanners soit réalisateur vous a-t-il fait peur ?

    Dès qu'on s'est rencontrés, j'ai vu que Bouli n'était pas comme ça. Cela ne m'a même pas fait peur. Pour moi, c'était un atout. Parce qu'il comprenait très bien les problèmes auxquels j'étais confronté. Souvent, on se parlait. Je lui demandais son avis. Il a toujours été là comme un ami, comme un soutien. Cela n'a été que du positif.

    Bouli Lanners, n'avez-vous pas eu cette tentation d'intervenir dans la réalisation ?

    Je n'ai pas cette tentation. Par contre, je m'intéresse à mon personnage donc je pose des questions par rapport à mon personnage. En aucun cas, je ne me mêle, sans qu'on me le demande, à la mise en scène. C'est atroce de faire ça, c'est la honte ! Cela fait de mauvais films. Cela déstabilise le metteur en scène. J'ai vécu ça, pas moi personnellement, sur des plateaux où des comédiens-réalisateurs perturbaient très fort la mise en scène. Cela fait carrément capoter le film. A ce propos, il y a un exemple. Le film de Frédéric Sojcher où Mathieu Carrière prend le pouvoir et éjecte le réalisateur. C'est un cas de figure extrême mais il a existé. Le film est raté. Le bouquin: "Main basse sur le film", on devrait le faire lire dans toutes les écoles de cinéma. D'ailleurs, je m'engage officiellement à offrir ce livre à Savina.

    Savina Dellicour, comment avez-vous choisi Manon Capelle qui joue le rôle de Dorothy ?

    L'idée de départ, c'était de choisir une vraie ado plutôt qu'une jeune actrice jouant l'ado. Du coup, on a mis plein d'annonces, avec Michaël Bier, le directeur de casting. Dans les écoles, sur les réseaux sociaux. On a rencontré trois cents ados. On prenait chaque fois le temps de parler avec elles. Beaucoup venaient parce qu'elles avaient des problèmes avec leur père ou parce qu'elles ne connaissaient pas leur père biologique. Le casting est devenu pour moi un terrain de recherches. J'ai eu plein de témoignages, c'était hyper-intéressant. Cela nous a pris du temps mais c'était du travail très riche.
    Quand on a eu vingt candidates, on a commencé à faire des improvisations, à tester plus le jeu, la capacité à intégrer des notes de la part d'un réalisateur. Manon était très intelligente, elle avait un pouvoir de concentration très fort. Ce qui est assez rare à cet âge-là. En même temps, elle avait ce côté complètement enfantin et perdu de petit moineau. On a envie de la protéger, cette fille. C'était important pour que les spectateurs, en la voyant, n'aient pas envie qu'il lui arrive des malheurs.


    Bouli Lanners, comment vous êtes-vous entendu avec Manon Capelle ?

    Un peu comme dans le film. D'abord, une petite gêne d'une jeune fille impressionnée par des gens qu'elle ne connaît pas, parce qu'elle sait qu'elle va tourner un film. Elle ne devait pas me connaître mais elle est sans doute allée sur Wikipédia. En fait, je me suis retrouvé dans le même rapport que Paul avec Dorothy. Une espèce de maladresse en essayant de bien faire. Du coup, la glace est brisée. On s'est vus avant le tournage. Après, elle passe du statut de petit oiseau à collègue, à partenaire de jeu. C'est très équitable mais vous pouvez vous nourrir de ce que vous avez vécu peu de temps avant.

    Savina Dellicour, et le reste du casting ?

    J'ai fait tout le casting avec Michaël Bier, il était vraiment au taquet. Ce qui était chouette, c'est que j'ai pu rencontrer tous les acteurs. On a pu faire des sessions de travail, improviser. Cela a permis de tester les connections entre les acteurs. Si on met celui-là avec celui-là, qu'est-ce ça donne ? Et avec un autre ? Cela raconte chaque fois quelque chose de différent.

    Bouli Lanners, comment s'est passé le tournage ?

    Cela a été un tournage très court. Les journées étaient très denses. Savina ne lâche rien. Rien n'a été fait au hasard. On était dedans tout le temps. Il y a eu un moment où je n'étais plus que Paul. J'ai même carrément squatté le décor.

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