• Entretien: Robert Guédiguian - Une histoire de fou

    Par Michel Decoux-Derycke - Robert Guédiguian est un scénariste et un réalisateur français. Il réalise son premier film en 1980, "Dernier Eté", dix-huit autres vont suivre. Son plus gros succès public est "Marius et Jeannette", en 1997, avec plus de deux millions six cent mille spectateurs. Il remporte aussi le Prix Louis-Delluc et le Prix Un certain regard à Cannes pour ce film.
    Je l'ai rencontré à Bruxelles. Entretien avec un réalisateur militant.

    Pourquoi ce film ?

    Cela faisait longtemps que ça devait arriver. J'y pense depuis une quinzaine d'années. Depuis que je suis allé en Arménie, en fait. En 2000, je suis allé en Arménie pour présenter mes anciens films, une rétrospective avec dix films. Les gens me connaissait alors que je n'y ai jamais été. Donc j'ai été surpris. Je me suis aperçu que, grâce aux paraboles et à Internet, les gens regardaient mes films, mes interventions. Que j'étais un cinéaste, que je m'appellais Guédiguian. Les Arméniens revendiquent dès qu'il y a un nom arménien qui a un peu de reconnaissance, dans n'importe quel domaine. Comme si cela prouvait que le génocide avait raté. C'est comme si on disait: «tiens, il y a toujours des Arméniens !» Depuis ce voyage, cela a trotté dans ma tête. J'ai alors fait un film là-bas. Dans la petite Arménie, ex-soviétique, "Le voyage en Arménie". Ariane et moi avons mis le doigt dans un engrenage. Après, "L'Armée du crime", ce n'est pas un film sur l'Arménie mais Manouchian, c'est quand même un des personnages de l'histoire arménienne. C'est un des grands héros de la légende arménienne. Inévitablement, je devais faire un film sur le génocide. Qu'on ne fasse pas un film sur ça quand on est Arménien, c'est impossible.

    Robert Guédiguian

    Des cinéastes arméniens soviétiques auraient pu faire un film sur le génocide ?

    Les Arméniens soviétiques ont été sous influence. Pendant très longtemps. Cela se voit encore aujourd'hui quand on va là-bas souvent. Ils sont nés dans l'Union Soviétique. Leur biographie est très liée à ça. Cela les a marqué fortement. Il y a même une différence entre les Arméniens d'Anatolie et les Arméniens du Caucase. Ces derniers ont moins subi le génocide. Cette question-là a été, pendant les soixante-dix ans d'Union Soviétique, moins posée que dans la diaspora occidentale.
    En plus, politiquement, l'Union Soviétique n'était pas vraiment contre la Turquie. Lénine a été leurré par Mustafa Kemal. Dans la complexité de ce moment-là, Kemal s'est présenté comme presque laïc, presque socialiste. En plus, il se battait contre les puissances occidentales. Celles-ci se battaient contre la jeune Union Soviétique. Donc les Soviétiques ont pensé que la Turquie était un pays de progrès.

    Le film est construit en deux parties, avec d'abord le procès à Berlin, était-ce important ?

    Oui, c'est une histoire magnifique. C'est un cas exceptionnel puisque le protagoniste est acquitté. Le jury populaire a prononcé un jugement moral. Du point de vue strict du droit, il aurait dû être condamné ne fût-ce qu'à quelques mois.
    J'étais très content de pouvoir raconter ce procès. Cela me permettait de raconter le génocide sans le montrer, sans le filmer. Parce que je crois que ça ne se filme pas. On ne peut pas filmer, pendant une heure et demie, des décapitations, des éventrations, ...

    La deuxième partie, on fait un bond de cinquante ans dans le temps, pourquoi ?

    L'idée était de raconter un siècle de stratégies des Arméniens pour survivre au génocide. Cela passait par l'histoire d'une famille. Avec une grand-mère qui avait vécu ça, des parents qui ne l'avait pas vécu mais qui étaient des héritiers directs et des petits-enfants. Il fallait les trois générations. Les trois générations en montrant les moments où la mémoire, longtemps refoulée, a explosé. Au moment où cette cause a été réveillée. Pendant soixante ans, il ne s'est rien passé. C'est pour ça que quand les jeunes Arméniens de la génération d'Aram, le petit-fils, se mettent en mouvement, choisissent la lutte armée, ils ont la conviction que l'histoire du génocide est complètement enterrée. Ils sont obligés de passer par la violence, c'est un mal nécessaire. La plupart du temps, ils sont de sensibilité révolutionnaire, ils pensent que leur combat rejoint le combat des révolutionnaires d'autres pays. En particulier des Palestiniens, des Kurdes, des Irlandais, des Basques. Ce mouvement prend naissance à Beyrouth et se développe à partir de là dans la diaspora.
    On a aussi oublié que, dans les années 80, l'idée révolutionnaire existait encore. Une alternative au capitalisme était là.

    Le casting ?

    Ariane, c'était évident. Simon Abkarian, Serge Avédikian, aussi. Simon et Serge sont des amis depuis trente ans. Ce sont les deux acteurs arméniens les plus connus en France. Ils parlent arménien tous les deux. Il n'était pas question de faire le film sans eux. Ce sont quasiment des collaborateurs puisque je leur ai fait lire les différentes versions du scénario, je leur ai demandé des suggestions. Le reste, ce sont beaucoup de Libanais.

    Pensez-vous que le génocide finira par être reconnu par tout le monde, principalement par les Turcs ?

    C'est un long chemin. En fait, après la disparition de l'ASALA (NDLA: mouvement révolutionnaire arménien), les Arméniens se battent, chacun dans leur pays, pour la reconnaissance du génocide. Mais c'est difficile car il y a des pressions politiques et économiques, ils sont face à un Etat. Cela bouge quand même, les Etats-Unis, la France et la Belgique ont reconnu le génocide. Quant aux Turcs, au niveau des politiques, c'est porte fermée, par contre, dans la société civile, ça avance. D'ailleurs, le film de Fatih Akin, "La Blessure", va peut-être permettre une prise de conscience.

    Que diriez-vous aux lecteurs pour qu'ils aillent voir le film ?

    C'est un grand film d'aventures, d'amour et d'action. Et en plus, c'est un film politique.

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