• Entretien: Rémi Allier - Les petites mains

    Par Michel Decoux-Derycke - Rémi Allier est réalisateur et scénariste. Diplômé de l'IAD (Institut des Arts de Diffusion), il a, à son actif, trois courts métrages. Le premier, co-réalisé avec Pablo Munoz Gomez, est "Jan" en 2012. Le deuxième, "Zinneke", en 2013, a été primé au Festival de Gand et à Camerimage. Enfin, cette année, "Les petites mains" est sur les écrans, le film a obtenu la Mention spéciale au BSFF et est présélectionné pour les Magritte du Cinéma 2018.
    C'est par courriel que je me suis entretenu avec Rémi Allier.

    D'où vient l'idée du film et pourquoi ?

    Depuis très longtemps, je voulais faire un film à hauteur de tout petit, dans le point de vue d’un bébé (moins de 3 ans). Je voulais voir ça, parce que je ne l’avais jamais vu au cinéma. Je me demandais comment transformer un enfant aussi jeune en personnage de cinéma, comment basculer avec lui dans la fiction, et nous intéresser à ce qu’il traverse, ce qu’il ressent. J’ai fait la rencontre de Jacques Doillon, à la fin de mes études, qui m’a confié s’être demandé lui aussi pendant très longtemps comment il pourrait faire à film avec un bébé. Je me suis dit que si on arrache un enfant à sa mère, au tout début du film, on va forcément s’intéresser à lui, à ses peurs et ses questionnements. C’est ce qui se passe au début de Bambi, ou de « L’ours » : on tue la mère du personnage, pour créer une forte empathie, bien que ça soit un animal, auquel on a a priori du mal à s’attacher. C’était le même problème avec l’enfant, on a du mal à s’identifier à un visage aussi jeune, on projette qu’il n’a pas d’émotion, ne comprend pas bien ce qui se passe. Alors qu’à mon avis, c’est tout l’inverse. >D’autre part, j’avais un projet de film sur les fermetures d’usines, sur comment des hommes et des femmes sont broyés par des situations qui les  poussent parfois à se mettre en danger, à commettre l’irréparable, pour défendre leurs emplois, croyant qu’ils n’ont plus rien à perdre… En racontant le trajet de l’enfant dans les mains de Bruno, on pose un regard innocent et naif sur la violence du contexte social de l’histoire et sur la violence de Bruno. Ce regard, c’est celui de l’enfant, Léo, qui change peu à peu au fil du film, et fait changer le regard du spectateur sur Bruno. Il ébranle alors nos certitudes et remet en question le fonctionnement de notre monde d’adulte.

    Rémi Allier (c) Isis Wamushala

    Le choix de l'enfant, c’est l’élément essentiel ? Comment avez-vous réussi à capter son attention ?

    L’enfant est forcément l’élément central, c’est lui qui porte l’histoire, et c’est donc le tout jeune acteur qui devait concentrer toute l'attention. Emile, l’enfant du film, est un enfant qui m’est très proche, mon frère en est le parrain, ses parents sont des amis : Martin Moulron,l’accessoiriste du film et Lise Lejeune, la costumière. J’ai longtemps observé Emile, depuis sa naissance, pendant toute l’écriture, sans jamais penser que je tournerai avec lui. Finalement, au cours du casting, j’ai rencontré un grand nombre d’enfants, sans jamais avoir de certitude. J’ai donc proposé aux parents d’Emile, de venir avec lui pour un essai, juste pour le plaisir. Quand nous avons essayé différentes choses avec Emile, il était très vif et attentif à son partenaire de jeu. C’est vite devenu une évidence. Il avait ce regard, le type de présence, et de maturité que je cherchais. On a ensuite fait un long travail de préparation, avec des jeux, pour l’habituer à ses partenaires de jeu, Jan Hammenecker principalement, ainsi que Sandrine Blancke et Steve Driesen, ses parents du film. Il fallait également prendre le temps de lui faire rencontrer l’équipe, pour qu’il identifie ses personnes de référence, sa coach, maureen, l’ensemble des techniciens. Une fois qu’il a eu l’habitude de nous tous et de nos grands jeux avec la caméra, il ne s’est plus occupé de la caméra, mais seulement de son partenaire dans la scène. Dans chaque scène, on lui parlait, pour le capter, attirer son attention, obtenir un regard ou un mouvement. Parfois, il fallait l’intriguer ou le surprendre avec un bruit, une lumière. La plupart du temps, c’était ma voix ou celle de jan qui le guidait.

    Le choix de Jan Hammenecker ?

    J’ai rencontré Jan Hammenecker quand j’étais à l'IAD, j’ai co-réalisé un court-métrag, « Jan »  avec Pablo Munoz Gomez, en quatrième année.  Jan tenait le rôle principal et nous avions eu énormément de plaisir à le filmer et à travailler avec lui. Quand j’écris, il fait partie de ces visages qui me reviennent souvent. C’était donc assez évident de lui proposer le rôle de Bruno, je pensais que le personnage, et le challenge de tourner avec un partenaire aussi jeune l’exciterait. Il était ravis de la proposition.

    Pourquoi si proche de l'enfant ?

     Le but du film était de découvrir Léo, de le voir comme un personnage fort, entrer dans sa perception, sa subjectivité. Il fallait donc aller très prêt de lui, pour ne rien rater de ses regards, de sa respiration, pour être au plus près, presque à l’intérieur de lui.

    Vos projets ?

     J’écris maintenant un long métrage… Et c’est long !  J’essaie aussi d’avancer sur d’autres projets de courts, qui se feront sans doute en attendant.

    Que pensez-vous de votre présélection aux Magritte ?

    C’est génial ! Ça veut dire que le film a plu, qu’il a pu trouver sa place parmi cette très belle sélection de 10 courts.
    Cela veut aussi dire que le film sera vu, par un grand nombre de gens, grâce au coffret des Magritte, et aux projections au Be film Festival.
    Ça fait beaucoup, et aussi, ça m’aide à me sentir accepté ici, en Belgique… j’ai grandi en France, puis je suis venu étudier ici, et j’ai décidé de rester. Le fait d’être sélectionné en tant que cinéaste Belge, ça aide à se sentir légitime.

    Lire aussi la critique du court métrage Les petites mains 

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