• Entretien: Nicolas Provost - L'Envahisseur

    Par Isabelle Defossa - Nicolas Provost est diplômé de l’Académie des Beaux-Arts de Gand depuis 1994. Il a passé ses deux dernières années d’études en Norvège et y a vécu ensuite huit années supplémentaires. Il a alors été illustrateur, graphic designer et directeur artistique. C’est à cette époque qu’il réalise ses premiers films, des films expérimentaux et d’art qui ont été de nombreuses fois sélectionnés dans des festivals, notamment ceux de Berlin ou de Venise. Avec "L’Envahisseur", il présente son premier long métrage.

    Une scène assez abstraite de tunnel occupe une partie du début du film. Pourquoi avoir choisi la technique du miroir pour celle-ci ?

    J’ai toujours aimé sculpter une image qui bouge, essayer de la manipuler, d’en faire autre chose, de prendre des images évidentes et de les transformer en quelque chose qui fait rêver. Parce que je trouve que c’est beau. Cette scène du tunnel est une extension de la première scène.
    La première scène, le prologue du film, est comme une publicité pour l’Europe. Dans cette scène qui se déroule sur la plage, il y a beaucoup de sous-texte. Le personnage débarque sur la plage qui représente le paradis qu’il recherche et la première chose qu’il voit, c’est une femme. Une femme parce que sa quête, c’est l’amour. Mais aussi parce qu’il est né d’une femme. Toute histoire débute de la femme. Dès le début, la boucle est donc immédiatement bouclée."
    "La scène du tunnel qui suit cette scène c’est l’intérieur du vagin. C’est aussi le parcours psychologique qu’Amadou va faire durant le film. C’est encore son trajet physique sur l’autoroute de l’Espagne vers Bruxelles. J’aime jouer sur l’attente. Après le rêve de la plage, la musique monte progressivement jusqu’à la sortie du tunnel pour finalement présenter le film: on se rend compte alors qu’il s’agit d’un film classique et non d’un film expérimental !

    Nicolas Provost

    La première image fait fort penser à l’origine du monde de Gustave Courbet … 

    Oui. Courbet, à son époque, lorsqu’il a fait cette peinture, voulait se manifester contre le politiquement correct de son temps, contre la façon, très académique, dont on représentait les femmes. Elle équivaudrait un peu à l’utilisation de Photoshop aujourd’hui. Courbet a voulu contrer cette tendance en proposant une vision réaliste de la femme. Que cette peinture ait été utilisée pour aller contre le politiquement correct m’arrange très bien pour mon film que je ne voulais pas non plus l’être.
    Je ne voulais pas faire un portrait sentimental sur l’immigration. Je voulais juste utiliser ce sujet. L’immigration est un sujet de notre film mais il est au second plan. C’est l’homme qui est mis en avant. Pas l’Africain qui souffre mais l’homme en général, l’homme en tant que anti-héros. Parce que je trouve que l’anti-héros au cinéma est le personnage le plus proche de l’homme réel. Un anti-héros est doté de complexité, de contradiction. Il se bat contre le monde et contre ses propres démons. Les événements se déroulent très mal pour Amadou. Il va alors essayer de sauver le monde avec un tout petit geste d’héroïsme qui arrive beaucoup trop tard. C’est donc tout cela que je voulais mettre en avant : l’homme, l’anti-héros.

    Certaines scènes sont filmées en public. Dans ce cas, travailler-t-on de la même manière avec les acteurs ?

    Dans ce cas-là, je demandais à Issaka Sawadogo de porter une oreillette, de se balader et de suivre ce que je lui disais de faire. Nous, on filmait de loin.

    Pour ces mêmes scènes, aviez-vous écrit précisément ce que vous désiriez ?

    Pas toujours. Parfois je le laissais improviser. C’est le cas dans ses moments de solitude par exemple ou quand il tente de rencontrer des gens. La scène du Irish Pub avec les policiers a été tournée comme ça. Les policiers sont dans le jeu mais les personnes autour, non. Il y a aussi un homme qui vient parler aux filles. Amadou pousse cet homme qui n’est pas figurant ! Le gars dans la rue à terre et saoul, c’est une vraie personne aussi !


    Pour jouer le rôle d’un anti-héros, pourquoi avoir choisi Issaka Sawadogo ?

    Issaka Sawadogo a eu des moments très difficiles au cours de son existence. C’est l’homme le plus fort que j’aie rencontré de ma vie. Après le tournage, il est tout de suite rentré à Ouagadougou et avec le peu d’argent qu’il avait gagné, il a bâti une école. Et il n’en fait pas toute une histoire ! C’est un homme extrêmement intelligent. Il a une grande connaissance des choses qui se passent dans le monde. Il a essayé de s’intégrer en Norvège et c’est d’ailleurs là que je l’ai rencontré. J’ai habité 10 ans là-bas. Quand j’ai voulu faire Exoticor, les dernières années où j’ai habité là-bas, je cherchais un comédien. Heureusement, je l’ai trouvé. Il était là en tant qu’invité au Théâtre national autour d’un projet culturel. Il n’avait pas encore d’expérience devant la caméra parce qu’il est de la tradition African Storyteller.
    À Gand, il a reçu le prix du meilleur comédien. Un des membres du jury était un Norvégien qui avait écrit un papier sur lui très touchant qui disait: «Dans le film, un homme échoue sur une plage mais c’est aussi un grand comédien avec un énorme potentiel qui échoue sur la plage de l’Europe.» Et il a ajouté: «Mais où étiez-vous pendant tout ce temps ?» Et moi, je n’ai pas pu m’empêcher de penser: «Mais il est dans votre pays depuis 15 ans ! Il travaille au Théâtre national, utilisez-le !
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    Depuis mon expérience avec lui pour Exoticor, j’ai toujours dit que je voulais écrire pour lui. Je me suis alors demandé ce que je pouvais faire d’intéressant avec un Burkinabè. J’ai donc essayé de parler du climat d’aujourd’hui tout en essayant de ne pas tomber dans le piège d’un énième portrait sentimental. Même si il y a des bons films dans ce genre, certains sont fort spéculatifs.

    N’est-ce pas plus difficile de, quand on désire faire du cinéma poétique, de choisir un sujet comme l’immigration, même placé au second plan, plutôt qu’un sujet peut-être plus abstrait ?

    Ce sujet fait partie de notre climat. C’est un des grands sujets de notre époque à côté de l’effondrement du capitalisme et de la crise mondiale. Pour moi, c’était un challenge de prendre un personnage africain et d’en faire un anti-héros universel. Ce film est fait pour un grand public donc il fallait qu’il soit accessible. D’où l’idée de se baser sur une histoire très simple et universelle. L’histoire est même presque trop simple : un homme recherche le paradis, on tue son ami, il n’a rien, il projette tous ses espoirs sur une femme, elle le largue et il pète les plombs. C’est presqu’un stock footage. Ça me permet d’avoir beaucoup d’espace autour de l’histoire et de remplir cet espace avec des couches de poésie ou de sous-texte. C’est ce qui fait qu’on comprend le personnage. On a le temps de regarder les images, de réfléchir et de ressentir les choses avec lui. Un homme qui, comme lui, n’a rien du tout, que sait-il faire ? Juste attendre.
    Quand on décide d’écrire une histoire, ou bien on choisit le charcater driven ou le plots-driven. Avec un plots-driven, on aura beaucoup d’histoires, d’intrigues. J’aurais pu choisir cette option, mais j’ai opté pour le character-driven. Je voulais que le spectateur reste tout le temps avec le personnage, qu’il rentre dans sa tête. Quand Amadou est devant le bureau d’Agnès, il attend, il n’a rien, il ne sait pas où dormir, n’a pas un franc, personne à qui parler et il ne sait pas où aller. Je choisis de montrer cela et d’amener le spectateur à être avec lui au lieu de montrer exactement ce qui lui arrive ou bien quelles personnes précises il rencontre. Ce qui a pour conséquence qu’on a le temps de l’aimer et de vivre ce moment où tout bascule, où tu sens en tant que spectateur que peut-être ses intentions sont en train de changer ? Cela peut faire peur parce qu’alors on se met à réfléchir à ce que nous projetons sur l’immigré, sur l’Autre. C’est cela qui rend très mal à l’aise. Au final, c’est l’histoire d’un outsider.

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