• Entretien: Martin Provost - Sage Femme

    Par Michel Decoux-Derycke - Martin Provost est réalisateur, scénariste et écrivain. Il a débuté comme comédien et c'est à partir des années 90 qu'il se lance dans l'écriture et la réalisation. Il fera deux courts métrages avant de tenter l'expérience du long avec "Tortilla y cinema" en 1997. En 2008 avec son troisième long métrage "Séraphine", il remporte le César du meilleur film et du meilleur scénario original. Il a également écrit trois romans.
    J'ai rencontré Martin Provost à Bruxelles pour parler de son dernier film où il y a, dans les rôles principaux, les deux Catherine: Frot et Deneuve, réunies pour la première fois à l'écran.

    D'où vient l'idée du film ?

    Cela vient tout simplement du fait que j'ai été sauvé par une sage-femme à ma naissance. J'ai toujours une cicatrice, sensible de temps à autre. On me disait aussi que
    j'avais le sang d'une sage-femme dans mon corps, c'était dit de façon très légère. J'ai quand même des angoisses depuis l'adolescence, c'est vertigineux chez moi, je savais qu'il s'était passé quelque chose de grave. Mes parents le niaient complètement. Il y a deux ans, ma mère m'a craché le morceau: "tu es sorti de mon ventre, la sage-femme t'a repris tout de suite et j'ai cru que je ne te reverrai plus". Mon père a couru toute la ville à la recherche de sang et il est revenu bredouille. En fait, la sage-femme qui m'avait mis au monde avait le même rhésus que moi et c'est elle qui a fait la transfusion. Parce qu'il fallait changer tout mon sang.

    Quand j'ai appris ça, j'ai appelé l'hôpital où je suis né pour retrouver la sage-femme, malheureusement les documents de l'époque étaient détruits. L'année dernière, je me suis marié et il me fallait un acte de naissance. Coup de chance, le nom de la sage-femme y était puisque c'est elle qui m'avait déclaré à la mairie. Je lui rends hommage avec un carton au début du film.

    L'écriture a-t-elle pris du temps ?

    Non. Dès que j'ai su pour cette femme, je me suis mis à écrire. J'ai rencontré un des producteurs avec qui je travaille régulièrement et il m'a demandé si je n'avais pas un sujet, je lui ai parlé de mon histoire de sage-femme. Il m'a dit banco car son père était obstétricien et à chaque accouchement, il était confié aux sages-femmes. Il savait que c'était un métier important, un métier de l'ombre mais essentiel. Cela s'est fait il y a un an et demi.

    Martin Provost

    Avez-vous eu, tout de suite, l'idée des deux Catherine ?

    C'est pour elles deux que j'ai écrit cette histoire ainsi que pour Olivier Gourmet. Catherine Deneuve a abordé ce film avec beaucoup d'humour, beaucoup de vérité. Elle a rendu son personnage extrêmement réel. Du coup, elle a révélé une forme d'humanité dans son personnage un peu borderline. On ne peut que l'aimer. Elle a eu peut-être un peu peur parce que c'est la première fois que Catherine Deneuve aborde un rôle où il est question d'une finitude, de la maladie. Je pense que c'est un tournant dans sa carrière. Le temps passe et elle ne va plus jouer beaucoup des jeunes femmes amoureuses. C'est quelque chose qui amorce un changement pour elle.
    Catherine Frot, je l'avais déjà rencontré une fois, je lui avais proposé un rôle mais elle n'avait pas pu le faire. Quand elle a vu "Violette", elle est venue vers moi, elle avait envie de travailler avec moi. Elle aime bien mon univers, je pense qu'on était fait l'un pour l'autre. Et je l'ai vue aussi s'ouvrir pendant le tournage, lâcher prise.

    Olivier Gourmet ?

    Je voulais l'avoir dans le film et c'est une merveille. Il est tendre, aimant. On l'a rarement vu comme ça.

    Pourquoi Serge Reggiani (NDLA: "Ma Liberté") comme ponctuation musicale ?

    Parce que Reggiani a une place à part chez moi. Dans ma jeunesse, je l'écoutais beaucoup. J'aimais les interprètes comme lui ou Cora Vaucaire. Ce n'était pas des chanteurs-auteurs-compositeurs comme Barbara, Brel, Ferré. Il y avait aussi des interprètes qui étaient des très, très grands interprètes comme Reggiani. Ils n'écrivaient pas leurs textes. Cela a un peu disparu aujourd'hui. Reggiani, sa voix reste, les chansons qu'il a interprété avec beaucoup de talent restent. Il correspond à une époque, à un moment de mon adolescence.

    Sous-jacent dans votre film, vous parlez aussi de la fermeture de la maternité donc un fond social ?

    C'était important de parler aussi de notre société. Si vous regardez mes films comme "Séraphine" ou "Violette", c'est toujours des personnages de l'ombre, des personnages marginaux. Donc pour moi, ça dit quelque chose de notre société, de la place qu'on veut bien leur donner. 
    Avec les sages-femmes, c'est un film de notre temps, c'est différent des films d'époque. J'étais un peu obligé d'aborder les problèmes réels des sages-femmes. Donc de parler quelqu part de la déshumanisation des maternités où ce n'est plus que le chiffre qui compte. C'est un monde dangereux qui se profile si on n'y prend garde.

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