• Entretien: Maria Tarantino - Our City

    Par Michel Decoux-Derycke - Maria Tarantino est une réalisatrice italienne, installée depuis quinze ans à Bruxelles. Elle a travaillé comme journaliste freelance et présentatrice de télévision (Canvas, TV Brussel, RTBF, Arte Belgique).
    En 2009, elle tourne son premier documentaire "Recht Averecht" ("Diritto Rovescio"/"Inside Out"), son premier documentaire. L'année suivante, elle travaille sur son second documentaire "Au boulot: het is tijd om te dromen !", un projet sur l’immigration à Bruxelles. En 2011, elle réalise "Kubita".
    C'est à Bruxelles que je l'ai rencontrée. Entretien avec une amoureuse de la capitale belge et européenne.

    Pourquoi ce film ?

    Cela vient de trois choses. Il y a une inspiration qui m'est venue à Venise l'été 2008. J'avais vu un film, une comédie musicale indonésienne, "Sell Out", c'est un film qui avait un registre très décalé. Il parlait du néo-libéralisme, de la concentration des pouvoirs. J'ai trouvé ça intelligent, drôle et percutant. Je me suis donc dit que c'était possible de faire des films comme ça.
    La deuxième chose, c'est que j'avais fait deux documentaires avant, le premier, j'avais filmé en Italie, le deuxième, au Burundi. Là, je me disais: «on va avec les documentaires ailleurs, il y a un peu d'exotisme là-dedans, est-ce que je ne filmerais pas un endroit que je connais, ce serait une prise de responsabilité, je parle de ce qui est sous mon nez». Cela m'intéressait comme défi.
    Lié à ça, je voulais raconter un Bruxelles que j'aime, qui me donne à réfléchir, qui m'interroge. Dans un moment où la ville change. Si on fait un film bien, si on y arrive alors on crée quelque chose qui est bien enraciné, que les gens vont reconnaître et en même temps, on va les emmener un peu ailleurs. Cela crée une visibilité.

    Maria Tarantino

    C'est parce que vous aimez Bruxelles ?

    Oui, il y a un Bruxelles que j'aime beaucoup. Je n'étais pas obligée de venir vivre ici. Donc je l'ai vraiment fait parce que ça m'avait émerveillé. J'avais senti que c'était intéressant de m'installer ici.
    Pour suivre la piste de la comédie musicale, j'imaginais des danses, des chorégraphies. J'avais regardé le documentaire sur "Les Demoiselles de Rochefort" d'Agnès Varda. Donc j'aimais bien ce décalage où l'on voit les scènes du film qu'on connaît tous et c'est pris par derrière, on voit Jacques Demy, son caméraman. Je me disais: «est-ce qu'on ne filmerait pas des gens filmés». Au début, on part un peu dans tous les sens. On réfléchit, etc... On a fait des essais. On a mis une séquence, sur ma chaîne Vimeo, qu'on a filmé dans la Rue de la Loi. C'étaient des artistes qui s'étaient inventés cette intervention, j'ai demandé qu'ils la refassent. En gros, à l'heure de pointe, ils s'habillaient en combinaison orange, avec des gros drapeaux de Formule 1, quand le feu était rouge, ils se planquaient devant les voitures, et quand le feu passait au vert, ils s'écartaient et agitaient les drapeaux. C'est une trace d'une vieille coquille du film. La séquence n'est pas dans "Our City".

    Comment avez-vous fait: un scénario, des repérages ?

    On a surtout fait des repérages. On a tout filmé. On prenait des notes en filmant. Il y avait un scénario que j'ai écrit. Mais cela a été une question: «comment écrit-on le scénario d'un documentaire ?» Cela me paraissait absurde. Mon scénario était plutôt hybride parce qu'on y voyait des idées, des pistes de réflexion, parfois des scènes, des scènes justes amorcées. Parce que quand j'écris une scène, je trouve ça très appauvrissant par rapport au geste documentaire. Moi, je cherche quelque chose qui m'éloigne de mes intentions primaires. M'emmène au-delà.

    Dans le film, il y a un taximan-philosophe iranien, comment l'avez-vous trouvé ?

    Je savais qu'il y avait beaucoup de taximans iraniens à la Gare Centrale, qui sont là l'après-midi. Un moment, je prenais beaucoup le taxi. J'avais remarqué que les taximans africains étaient plutôt par là, les taximans marocains plutôt d'un autre côté. Quand je prends le taxi, j'essaie de parler et j'avais remarqué que beaucoup de taximans faisaient tout autre chose. Et qu'ils faisaient ce métier pour être tranquille. Ce sont des gens très autonomes, qui ont toute une réflexion, qui peuvent être extrêmement cultivés.
    Dans le film, il y a un fil conducteur: le dépaysement. J'avais dans la tête ce taximan qui nous parlerait de Téhéran sans dire Téhéran, et que dans la fenêtre, on voie tout à fait autre chose, qu'on se demande où on est. Je me suis donc pointée à la Gare Centrale avec un traducteur, on ne sait jamais. J'ai demandé aux taximans s'il n'y avait pas quelqu'un qui écrivait ou philosophait. Deux, trois m'ont dit qu'il y en avait un, ils m'ont conseillé de leur laisser mon numéro de téléphone, il vous rappellera. Et c'est ce qui s'est passé, tout simplement.

    Votre film a été montré à Amsterdam, Milan, au Kustenfestivaldesarts et à Namur, quelles ont été les réactions ?

    On l'a montré cinq fois et c'était toujours complet. Généralement, les gens étaient enthousiastes, contents. Ils étaient très joyeux ou alors, ils disaient que ça faisait réfléchir. C'était toujours positif.
    A Milan, ce n'était pas en Belgique, ni à Bruxelles, les gens ont apprécié. Ils le voyaient comme un film sur la capitale de l'Europe. Nous avons aussi eu une belle surprise avec le Prix Aprile. A Amsterdam également, les spectateurs le regardaient dans sa dimension européenne.

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