• Entretien: Manu Bonmariage - Vivre sa mort

    Par Michel Decoux-Derycke - Manu Bonmariage est un réalisateur belge. Il est essentiellement connu comme l'un des créateurs de l'émission Strip Tease sur la RTBF, émission pour laquelle il a réalisé une cinquantaine de documentaires. En dehors de cela, il est aussi l'auteur notamment de "Allô Police", "Les Amants d'assises" ou encore "Ainsi soit-il".
    C'est à Bruxelles, dans les locaux du Gsara, que je l'ai rencontré. Entretien avec un adepte du cinéma-vérité.

    Quelle est la genèse du documentaire ?

    Déjà, je n'aime pas le mot documentaire, je préfère dire cinéma direct. Le documentaire est une façon intéressante de faire des films mais moi, je pense être dans une situation de quelqu'un qui cherche la vie, de la trouver, de la démontrer dans un suspense face à la mort qui se présente. Et la mort qui se révèle, tout à coup, être la seule condition de finir le combat qu'on mène sur terre. Ce combat de dernière instance est quand même extraordinaire. Pouvoir le faire avec sa famille autour de soi en essayant de faire prendre conscience à la science, aux médecins que l'euthanasie est quelque chose qui nous permet de partir de façon simple, libératrice.
    Pour en revenir à la genèse, elle est née de l'avis spontané d'un spectateur à propos d'un film précédent: "
    La Terre Amoureuse". Celui que j'ai fait sur la terre des fermiers d'Ardenne. Cela l'a très fort touché, il a vu le film dans un petit cinéma: le Plaza à Hotton. A la sortie de la projection, Philippe, que l'on voit dans "Vivre sa mort", m'a interpellé: "Manu, tu dois me faire un film comme ça !" Je lui réponds: "sur quoi ?" Il poursuit: "tu sais que j'ai attrapé le cancer, je croyais en être débarrassé mais voilà qu'il attaque à nouveau". C'est comme ça que l'idée est née. Avec Philippe, je voulais quelqu'un d'autre menant le même combat. J'ai alors téléphoné à Gabriel Ringlet, il m'a dit qu'il accompagnait Manu et m'a donné ses coordonnées. Je lui ai téléphoné, lui ai expliqué ce que je voulais faire et après réflexion, il a accepté.

    Manu Bonmariage

    Vous filmez la progression vers la mort, n'avez-vous pas eu envie, à certains moments, de poser votre caméra ?

    Je me suis dit qu'ils étaient venus me chercher. Philippe directement, Manu par après. Le fait qu'ils connaissent mon travail au cinéma et à la télévision, qu'ils soient conscients de ce qu'ils faisaient m'a donné du coeur à l'ouvrage. Ce parallélisme entre eux est riche de signification, d'émotion. Ces deux quêtes m'ont semblé être un bon sujet. Non pas avec une équipe mais seul. Pour être proche d'eux. D'être là avec ma petite caméra. D'être prêt à filmer ce qu'ils ressentent.

    Les autres intervenants, les médecins par exemple, ont-ils accepté facilement d'être filmés ?

    C'est vrai qu'ils auraient pu dire non mais ils ont accepté de dire oui à la caméra. On parle de oui à la caméra. Ce qui ne veut pas dire oui à l'euthanasie. On comprend à travers leurs paroles, leurs attitudes qu'ils sont contre. Il faut rappeller que les médecins de Philippe et Manu officient dans des hôpitaux d'obédience catholique. On voit bien que chaque fois que Philippe pose la question à son oncologue, celui-ci parle de confort, d'aller jusqu'au bout en tout confort. Il botte en touche.

    La scène finale est, à la fois, dure et émouvante.

    Effectivement mais à partir du moment où on voit que ce film est le récit d'un combat, le récit vécu par les vrais acteurs, tout ça nous permet de nous remettre en question d'une façon interpellante. Pour les soignants, pour l'Eglise qui campe sur ses positions. On parle de Dieu, je ne dis pas qu'il n'existe pas, il y a certainement un esprit. C'est un esprit qui flotte dans nos têtes puisqu'il faut se raccrocher à quelque chose. Pour moi, l'essentiel, c'est l'amour qui nous fait aimer la vie. Je me rends compte que le Dieu tout-puissant, si il était si puissant que ça, faciliterait le regard sur le monde, sur les choses. L'homme est un sujet de fragilité parce qu'il est en perpétuelle quête.

    La Cinematek vous consacre une rétrospective, quel est votre sentiment ?

    J'ai fait une centaine de films. Des documentaires pour Strip Tease, beaucoup de cinéma direct ces derniers temps. Qu'est-ce que ça fait ? Je suis content mais chacun de mes films, pour moi, n'est pas une solution. C'est toujours un espoir, une quête d'espoir. C'est toujours une remise en question. Et ça, je pense que c'est le lot de l'homme sur Terre. L'espoir est possible si il y a de l'amour et l'amour est possible si on fait l'amour. Comme disaient les soixante-huitards, faisons l'amour avant tout. 

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