• Entretien: Loubna Abidar - Much Loved

    Par Michel Decoux-Derycke – Loubna Abidar est une actrice marocaine. "Much Loved" est son premier grand rôle au cinéma. Elle a remporté le Valois de la meilleure actrice à Angoulême et le Bayard d'or de la meilleure comédienne à Namur.
    Je l'ai rencontrée lors du FIFF. Entretien avec une femme impliquée et souriante.

    Pourquoi le film ?

    Parce que c'est une réalité crue. J'ai grandi dans cette réalité, dans un quartier populaire et pauvre. Certaines de mes voisines étaient des maquerelles, des prostituées. Quand j'étais petite, ma maman m'interdisait de parler avec une femme, c'était une voisine. Quand je demandais pourquoi, maman me répondait «elle va aller en enfer!». Moi, le soir, quand j'étais dans mon lit, je me demandais comment cette femme, qui n'avait pas la même djellaba que ma mère, elle était plus belle, qui avait un beau maquillage, qui était toujours là avec des bonbons ou des pièces pour les enfants, pouvait aller en enfer. Quand j'ai grandi, l'amour pour ces femmes grandissait dans mon coeur. C'est un tabou, c'est un peu difficile de parler de sexe au Maroc. J'ai beaucoup de chance de pouvoir parler de ces femmes.

    Loubna Abidar

     Comment a réagi votre mère ?

    Au début, ma maman, avec toute la polémique et tous les problèmes, n'a pas vu le film. Elle n'a rien compris, elle ne connaît pas le cinéma, elle n'a jamais lu un livre de sa vie. On lui a dit que j'étais une femme moche, une ratée qui a fait du mal aux femmes arabes. Ma mère me demandait pourquoi j'avais fait du mal aux femmes arabes, je lui ai répondu : «Maman, j'ai fait un film». J'étais obligée de le lui montrer, elle a été un peu fâchée pour les quelques scènes où j'étais nue. Cela s'est quand même calmé. Après, quand j'ai eu le prix à Angoulême (NDLA : le Valois de la meilleure comédienne), son opinion a complètement changé. Avec ses copines, elle a fait une petite fête en disant que j'étais la meilleure femme au monde (rires).

    La rencontre avec Nabil Ayouch ?

    J'ai fait du théâtre, du cinéma et de la télévision. Je n'ai pas vraiment eu la chance de travailler avec un grand réalisateur, avec un vrai scénario. J'étais dans un café où un directeur de casting disait que Nabil Ayouch préparait un film, qu'il ne voulait pas d'actrices professionnelles. J'ai débarqué à Casablanca, moi, je suis de Marrakech. J'ai mis une belle robe sexy, plein de maquillage, une perruque. Je suis arrivé dans le bureau de Nabil en disant que j'étais une pute. On a parlé pendant deux heures. Le lendemain, il m'a invitée à déjeuner avec sa femme et là, il découvre que je suis Loubna Abidar, l'actrice. Il me dit que je ne peux pas faire le premier rôle et que je serai la consultante du film. Après huit mois de travail comme consultante, je suis arrivé à le convaincre de jouer le rôle.

    Votre rôle, comment l'avez-vous composé ?

    La seule chose que je ne connaissais pas chez les putes, c'est le privé. Sinon, je savais certaines choses puisqu'une fois par semaine, j'étais au hammam avec elles. Mais au fond d'elles, je ne savais pas ce qu'elles pensaient.
    Pour bien tenir le rôle, j'ai payé une maquerelle pour entrer dans une soirée privée. J'ai vu la vérité, la réalité en direct. Pendant la préparation, des prostituées sont venues raconter leurs histoires et je me disais que ce n'était pas possible qu'il y ait autant de choses moches, qu'il ne pouvait pas exister des hommes tarés à ce point. Donc là, j'ai vu de mes yeux la dure réalité.

    Y a-t-il des scènes qui ont été plus dures à tourner que d'autres ?

    Ce sont les scènes avec la mère qui ont été les plus difficiles. Elles m'ont fait mal. Quand j'arrive avec mon fils et quand j'y retourne la deuxième fois, c'était hyper-difficile. Quand je sortais de chez elle, je ne jouais pas, je devais pleurer, c'étaient de vraies larmes.

    Que pensez-vous de la polémique autour du film ?

    J'ai été choquée. Cela m'a fait très mal. Aujourd'hui, il y a certaines choses que j'ai avalées, il y en a d'autres où je n'y arrive pas. Comment peut-on dire qu'on est de musulmans, qu'on veut la paix dans le monde et qu'on se déteste comme ça. C'était un choc, j'ai été hyper-surprise.
    La femme n'est pas libre à 100% dans le monde, c'est encore beaucoup moins dans les pays arabes. La tradition, la religion a mis dans la tête des femmes arabes qu'elles sont faibles, qu'elles n'existent pas. Elles sont là pour aller dans la cuisine et pour faire des enfants. C'est tellement ancré que le rêve, c'est de trouver le prince charmant. Aujourd'hui, quand on voit une femme qui se bat, une femme guerrière, ce sont les autres femmes qui ne l'aident pas. Elles disent qu'elle devrait mettre son voile et rentrer à la maison. Vous voyez, c'est encore difficile.

    Pensez-vous que "Much Loved" puisse changer les mentalités ?

    Déjà, il a permis aux prostituées de s'exprimer et de parler. Malgré le fait qu'elles n'aient vu que quelques extraits, elles ont le courage de sortir, de faire des vidéos par Internet. Parler de leurs misères, de leurs problèmes. Il y en a beaucoup qui m'appellent et qui me disent: «merci d'avoir parlé de nous, on existe, on n'est plus des fantômes». Cela me fait plaisir.

    Avez-vous des projets ?

    Oui, ce sont des projets en France mais je ne peux pas trop en parler. Il faut que je prenne du temps pour choisir. Si vous voulez faire une bonne révolution dans l'art et pour une femme, il faut faire un départ d'un pays libre.

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