• Entretien: Khaouter Ben Hania - Le Challat de Tunis

    Par Michel Decoux-Derycke - Khaouter Ben Hania est une réalisatrice tunisienne. "Le Challat de Tunis" est son deuxième long métrage, en 2010, elle avait réalisé le documentaire "Les imams vont à l'école". Entre les deux films, elle a aussi fait deux courts métrages.
    Je l'ai rencontrée à Bruxelles, lors de l'avant-première belge de son dernier opus. Entretien avec une femme réfléchie.

    Pourquoi ce film ?

    En fait, le fait divers du Challat de Tunis m'est resté dans la tête. Je fonctionne comme ça avec les films que je fais. Je vois si, au fil du temps, une idée attrape d'autres idées. Et commence à grandir pour devenir un film ou non. Ici, petit à petit, d'autres histoires sont venues se greffer sur l'histoire du Challat. Cela a fait le début d'un film parce que le sujet m'intéressait. En tant que femme, en tant que citoyenne. J'ai trouvé que cette affaire cristallisait tous les maux. Un crime, cela dit beaucoup de choses. Je voulais aller au-delà de ce crime pour comprendre le côté sombre de la société tunisienne.

    Khaouter Ben Hania

    Comment s'est imposé le choix d'un docu-fiction ?

    Parce qu'à la base, l'affaire est comme ça. Le noyau dur de l'histoire m'a imposé cette forme. Cette histoire, c'est quoi ? Un fait divers où il n'y a pas eu d'investigation, on ne sait pas réellement ce qui s'est passé. Du coup, la société autour a tissé un nombre important de rumeurs, de fantasmes, de légendes urbaines. Je me suis demandée comment traiter la rumeur au cinéma. La rumeur, on la croit mais on a toujours un doute. Le docu-fiction était donc adéquat par rapport au sujet.

    Vous avez interrogé des personnes pour la partie documentaire, comment cela s'est-il passé ?

    Les personnes se sont lâchées. Il y a quelque chose de magique dans le documentaire, c'est l'imprévisible. Parfois, on a des cadeaux. Souvent, on tourne longtemps sans rien avoir. Le film est construit de manière à ne pas distinguer la partie documentaire de la partie fiction. L'idée, c'était de tourner dans un style documentaire, d' expérimenter ça pour trouver la forme finale.

    Ce film aurait-il été possible sous Ben Ali (NDLA: Président de la Tunisie entre 1987 et 2011) ?

    Non, pas du tout. J'ai commencé à écrire sous Ben Ali. On avait monté tout un stratagème avec mon producteur tunisien: une demande d'autorisation de tournage pour un autre film. Comme ça, j'aurais pu tourner le Challat en cachette. On a commencé le montage financier à l'étranger, on n'a rien demandé au Ministère de la Culture. Soudain, il y a eu la Révolution. Moi, je sentais que mon film n'était pas encore prêt au niveau de l'écriture. En fait, la Révolution m'a permis d'avoir les archives de la vraie affaire. C'est comme ça que j'ai rencontré le vrai personnage du film. En 2003, il était l'accusé principal, c'était un peu un bouc émissaire de la police. Le juge d'instruction l'a relâché faute de preuves.
    J'avais son adresse sur le procès-verbal, je suis allé le voir et je me suis aperçu que c'était un acteur-né donc je lui ai proposé le rôle principal.

    Si je comprends bien, le vrai Challat court toujours ?

    Oui et personne ne sait si c'est un seul homme ou un groupe. Il y a l'hypothèse que ce serait quelqu'un proche du pouvoir. Quelqu'un de la police secrète pour semer la peur et arriver en sauveur. En disant aux gens qu'ils avaient besoin d'ordre.

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