• Entretien: Emmanuel Finkiel - La Douleur

    Emmanuel Finkiel a d'abord été assistant-réalisateur chez Jean-Luc Godard et Krzysztof Kieślowski. Il a réalisé son premier long métrage en 1999: "Voyages", récompensé par le Prix Louis-Delluc et le César du meilleur premier film. Après un passage par le court métrage et la télé, il attendra dix ans pour son deuxième long: "Nulle part, terre promise". Son cinquième film vient de sortir dans les salles belges. Je l'ai rencontré à Bruxelles pour m'entretenir de "La Douleur", adaptation d'un roman de Marguerite Duras.

    Pourquoi ce film ?

    Parce qu'on est venu me demander d'essayer d'adapter le roman de Marguerite Duras "La Douleur". J'ai dit oui parce que je l'avais lu il y a longtemps, je devais avoir vingt-cinq ans quand j'ai lu ce livre. Cela m'avait beaucoup troublé, beaucoup touché. J'y voyais plein d'échos avec une histoire familiale. Cette figure de l'attente, je l'avais déjà vue avec mon père. Il attendait ses parents et son petit frère. C'est une bonne réponse à votre pourquoi.

    Emmanuel Finkiel

    Comment avez-vous adapté le roman, Duras étant réputée difficilement adaptable ?

    Il ne faut pas trop se poser la question sinon vous ne bougez pas. N'importe qui d'entre nous ne saurait adapter Duras mais on peut constater ce que nous fait à chacun d'entre nous la lecture de Duras. Je n'ai pas adapté Duras, j'ai adapté la lecture que j'en avais fait.

    Quelque part, cela tombait bien que l'on vous propose cette adaptation vu votre histoire familiale ?

    Ce sont souvent les sujets qui vous choisissent plutôt que le contraire. Je ne crois pas à la notion de destinée. Il y a des heureux hasards qui vous guident. Dans un tas de possibilités, vous allez inconsciemment vers celle qui vous parle, pour des raisons souvent profondes ou personnelles.

    Il y a une voix off, pourquoi ?

    Là encore, je me suis interrogé pourquoi la lecture du roman me faisait cet effet. C'est ce que Duras raconte: les circonstances de l'attente, le drame historique, etc... En premier, c'est son style. C'est la forme, c'est comment elle en parle. Très vite, il était normal pour moi que la musique de son texte soit présente dans le film, le plus possible en l'état. J'ai commencé à l'écriture du scénario quelques voix off. Il y en avait moins que dans le film fini. Petit à petit, en travaillant et en voyant s'incarner cette Marguerite par le talent de Mélanie Thierry, j'en ai rajouté, elle me semblait faire corps avec la narration du film. Cela nous donne une autre dimension de Marguerite.

    Le choix de Mélanie Thierry ?

    J'ai fait un casting, des essais. Je venais de finir un film (NDLA: "Je ne suis pas un salaud") dans lequel il y avait Mélanie Thierry. J'avais apprécié toutes ses qualités d'actrice. Au début, je ne la voyais pas dans le rôle pour être tout à fait franc. Mélanie a fait des essais et elle était prodigieuse. L'idée, ce n'était pas qu'elle ressemble à Marguerite Duras, c'était qu'elle ressemble pleinement à elle-même. Si au détour d'une posture, d'une situation, d'une silhouette d'elle, les gens ont une espèce de parfum de Marguerite Duras qui se dégage, c'est très bien.

    Benoit Magimel ?

    Ce n'était pas facile pour un acteur d'accepter de rentrer dans la peau d'une ordure. Benoit Magimel, tout le monde peut constater qu'il peut passer, d'un mois à l'autre, de la stature de Depardieu à celle de quelqu'un de beaucoup plus fluet. Là, il était un peu dans cette phase un peu ogresque. Cela me paraissait idéal pour ce rôle. Ce Magimel, il est touchant, il possède ce côté assez animal, physique, terrien et à la fois, une immense fragilité, encore une tendresse de gosse dans ses yeux.

    Vous brassez l'histoire de France.


    Dans le récit même de Duras, cela se passe dans une période charnière, très peu utilisée dans les films, qui est le moment précis du basculement entre l'ancien monde et le nouveau monde qui s'appuie sur une histoire tronquée. C'est-à-dire qu'au nom de l'unité nationale, on a voulu faire l'impasse. Tout d'un coup, on a eu une amnésie. Quelques mois auparavant, des Français dénonçaient d'autres Français et du jour au lendemain, ils devenaient tous résistants et architectes de la nouvelle société à venir.

    Lire aussi la critique du film La Douleur

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