• Entretien: Denis Robert - L'Enquête

    Par Michel Decoux-Derycke - Denis Robert est un journaliste et écrivain français. Il a débuté, en 1982, au mensuel Actuel. Un an plus tard, il entre au quotidien Libération, d'abord comme correspondant dans l'Est de la France, ensuite chargé des affaires politico-financières au service Société. En 1995, il démissionne pour se consacrer à l'écriture. Son oeuvre est riche d'une dizaine de romans et d'une dizaine d'essais. Outre les livres, il a réalisé cinq documentaires.
    Je l'ai rencontré à Bruxelles. Entretien avec un des meilleurs journalistes d'investigation de notre époque.

     Qu'est-ce que cela fait de devenir un héros de fiction ?

    Cela fait plaisir. C'est aussi assez étrange parce que le film, pour moi, est un mélange de douleur et de plaisir. Toutes ces années ont été une épreuve. Je n'avais pas imaginé qu'ils se donneraient tant de mal pour me détruire. Ils n'ont pas réussi à critiquer mon enquête puisqu'elle était solide. La Cour de Cassation en France a dit que cette enquête était sérieuse, de bonne foi et servant l'intérêt général. Mais comme ils ne pouvaient pas détruire le message, ils ont essayé de détruire le messager. Donc il y a eu une campagne de presse. Il y a eu soixante-trois procédures judiciaires contre moi, quatre cents visites d'huissiers qui m'amenaient des plaintes déposées dans cinq pays. Il y a eu aussi cette deuxième affaire politique qui est venue polluer la première. Tout ça était très dur à vivre. Pour moi mais surtout pour mes proches.

    Denis Robert

    Que pensez-vous du film ?

    Il est parfaitement fidèle à tout ce que j'ai vécu. Simplement, il le fait en une heure trois quarts. Et moi, ça a duré dix ans. Ce qui est très étonnant, c'est que le héros de fiction que je deviens est peut-être en train de réussir ce que le journaliste que j'étais n'a pas réussi. C'est-à-dire faire exploser le scandale. A la dimension à laquelle il aurait dû exploser. C'est un scandale planétaire. Cette enquête dit des choses essentielles sur le fonctionnement de la planète financière. Les moyens qui ont été mis en place pour la contrer ont fonctionné.
    Là, d'une part, le film est très bien fait donc il parle à tout le monde. D'autre part, le public est plus sensible à tout cela. Il y a eu la crise des subprimes. Dans tous les journaux en Belgique et en France, vous entendez parler des paradis fiscaux. Vous entendez parler de ces banques qui profitent de nous. Le film arrive peut-être au bon moment pour énerver vraiment les gens. En France, quand les gens sortent du film, ils sont effarés. Ils se disent que cela ne peut pas continuer comme cela. Il faut que l'on fasse quelque chose.

    Donc une nouvelle affaire ?

    Non, ça va, j'ai donné. Mais je pense que rien n'a changé. Clearstream continue à faire son business, continue à alimenter les paradis fiscaux, continue à effacer les traces comme avant. Parce qu'ils n'ont jamais communiqué, jamais rien dit. J'aimerais que le film provoque aussi des réactions de Clearstream. L'idéal, ce serait une enquête parlementaire européenne.

    En fait, c'est par hasard que vous avez découvert cette histoire de Clearstream.

    Le point de départ, c'est un Luxembourgeois qui me contacte. Le fils d'un député dont le père avait été spolié. C'est une histoire de magouilles au Luxembourg. Il vient me voir à Metz, où j'habite, et m'invite à venir à Luxembourg. Je vais dans ses bureaux et il me présente quelqu'un qui le conseille. Et cette personne, c'est Ernest Backes. Celui-ci était le numéro trois d'une multinationale de la finance, dont le siège était à Luxembourg, qui ne s'appelait pas encore Clearstream. C'était une chambre de compensation. Backes commence à m'expliquer ce que c'est. Il a fallu du temps pour qu'il me raconte la grosse histoire qui était derrière la petite. C'est comme cela que tout a démarré.
    C'est, à la fois, une part de hasard et une grande part de travail parce que je vais essayer de comprendre ce que me dit Backes.

    Etes-vous journaliste ou écrivain ?

    En fait, j'ai toujours été écrivain. J'écrivais parallèlement à mon métier de journaliste. Mon journalisme est un journalisme très écrit. Je me préoccupe beaucoup de la forme.

    Que diriez-vous pour que les gens aillent voir le film ?

    C'est un thriller, un film qui fonce comme une voiture de course. On est avec le personnage du début à la fin. On est dans la lignée des grands films américains de Pakula, de Lumet, on est dans "Erin Brockovich", "Les Hommes du Président". On est un tout petit peu dans les films italiens des années 70 comme "Main basse sur la ville" ou "Enquête sur un citoyen au-dessus de tout soupçon".
    Ce qui fait la force du film, c'est que tout ce qu'il y a dedans est vrai. Le personnage s'appelle Denis Robert, la boîte s'appelle Clearstream, tous les seconds rôles ont des vrais noms. Il n'y a aucun mensonge. Le réel a une force incroyable, aucun scénariste n'aurait pu imaginer cette histoire.

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