• Entretien: Delphine et Muriel Coulin - 17 filles

    Par Michel Decoux-Derycke - Inspiré d'un faits divers s'étant passé à Gloucester (Etats-Unis) en 2008, "17 filles" est le premier long métrage de Delphine et Muriel Coulin. Delphine Coulin est aussi écrivaine et fut coproductrice de documentaires pour Arte. Sa soeur, Muriel, a travaillé comme assistant caméra pour Louis Malle, Diane Kurys et Krzysztof Kieslowski.
    "17 filles" a été présenté dans plusieurs festivals dont Cannes, Deauville et Turin. Dans ce dernier festival, le film a remporté le Prix Spécial du Jury. Le FIFF à Namur a été une des étapes des soeurs Coulin, c'est là que j'ai pu les rencontrer et leur poser quelques questions. Un entretien à trois voix.

    Le film est inspiré d'un faits divers. Comment avez-vous eu connaissance de cette histoire ?

    Delphine Coulin: Dans le journal, tout simplement. Il y avait deux lignes, comme souvent pour les faits divers. La brève disait qu'à Gloucester, dans le Massachusetts en 2008, dix-sept adolescentes étaient tombées enceintes en même temps au sein d'un même lycée.
    Nous nous sommes documentées. Et surprise, Gloucester ressemblait beaucoup à la ville où nous sommes nées et avons grandi: Lorient en Bretagne. Ce sont deux villes de taille équivalente avec des activités similaires: la pêche, l'industrie militaire et le commerce maritime. Trois activités en déclin depuis des dizaines d'années.
    Quand on est adolescents, on s'y ennuie. De plus, les adultes vous disent que vous n'avez aucune perspective d'avenir réjouissante. Donc on traîne un peu et on essaye de trouver des façons de changer de vie. Tout de suite, on s'est dit que c'était, à la fois, une histoire incroyable et en même temps, on les comprend, ces filles. On a l'impression de savoir un peu pourquoi elles l'ont fait.

    Pour passer du faits divers réel à la fiction, comment vous l'êtes-vous approprié ?

    Muriel Coulin: On s'est partagées le travail. C'est là où c'est pratique d'être deux. Moi, j'ai lu à peu près tout ce que je pouvais lire dans les journaux, sur internet, etc... Delphine n'a rien lu du tout pour rester totalement vierge de toute inspiration du fait réel. Du coup, quand on a commencé à écrire, de temps en temps, on allait se référer au fait réel. Aux autres moments, on laissait place à notre imagination. Au bout du compte, ce qui reste du faits divers est très ténu.

    Delphine et Muriel Coulin

    Evidemment, le casting est important, il y a eu dix-sept filles à trouver, comment avez-vous fait ?

    Delphine Coulin:
    Ce ne fut pas facile du tout. A cet âge-là, il y a très peu de professionnelles. Tout celles qui étaient professionnelles, qui avaient un agent à Paris, nous les avons rencontrées, sans exception, à partir du moment où elles avaient entre quinze et vingt ans. Parallèlement, on a lancé un casting en Bretagne. Des annonces ont été mises partout où les ados se retrouvent. Nous avons fait du casting sauvage dans la rue. Je crois que nous avons rencontré toutes les adolescentes lorientaises et des environs. Nous avons vu six cents filles pour en trouver dix-sept, c'était un casting monumental sur de longs mois, une année scolaire en fait. C'était une expérience assez passionnante.
    Au final, c'était compliqué parce qu'il fallait trouver des jeunes filles douées au jeu. Ce qui n'est pas évident quand on n'a jamais fait de cours, ni rien. Qui correspondent à nos personnages vu que nous avions des idées très précises des filles que l'on voulait.

    Le fait que l'histoire se passe à Lorient, c'était très important pour vous ?

    Muriel Coulin: C'était très important parce que nous y avons passé notre enfance et notre adolescence. Nous pouvions donc retranscrire, dans le film, les émotions ressenties dans cette période. Il y a aussi le fait que Gloucester et Lorient se ressemblent. Deux villes sur le déclin où les jeunes ont leur avenir bouché. En fait, c'est une histoire universelle.

    Comment expliquer cet effet d'entraînement, dix-sept filles tombant enceintes en même temps ?

    Delphine Coulin: C'est cela qui est extraordinaire. Comment la grossesse peut être un phénomène collectif alors que, pour tout le monde, c'est profondément individuel. On ne saura jamais exactement ce qui s'est passé dans la tête de ces filles. C'est ce mystère-là qui nous intéressait. Pas de donner d'explication unique. Il y a des pistes notamment l'influence des copines.
    C'est aussi un acte assez désespéré. Le fait que ce soit un phénomène de groupe ne peut qu'interroger les adultes. Si il y a tant de filles qui ont trouvé dans cet acte une échappatoire à leur quotidien grisâtre, les adultes doivent se poser la question: qu'est-ce qu'on propose à nos enfants ? Dans les années septante, il y avait de grands utopies, des possibilités de changer le monde. Actuellement, il n'y a plus cela. Et à dix-sept ans, on ne se satisfait pas d'un futur à courte vue, on a envie de quelque chose de grand. Ce que ces filles ont fait n'était peut-être pas la meilleure solution. Au moins, elles ont cherché à avoir un rêve ensemble.

    Lire aussi la critique de 17 filles

    « Critique: 17 fillesCritique: Louise Wimmer (FIFF 2011) »

    Tags Tags : , , , , , , , , ,