• Entretien: Christian Carion (BRFF 2015)

    Par Michel Decoux-Derycke - Christian Carion est un réalisateur français. C'est en 2001 qu'il réalise son premier long métrage: "Une hirondelle a fait le printemps" avec Mathilde Seigner et Michel Serrault. Film ayant attiré 2,4 millions de spectateurs dans les salles en France. Quatre ans plus tard, c'est "Joyeux Noël", avec Guillaume Canet, présenté hors compétition au Festival de Cannes 2005. A nouveau quatre ans plus tard, il adapte le livre "Adieu Farewell" de Eric Raynaud et Sergueï Kostine. Sous le titre "L'Affaire Farewell", il réunit Guillaume Canet et Emir Kusturica. En novembre de cette année, sortira en France son quatrième long métrage:"En mai, fais ce qu'il te plaît".
    C'est à Bruxelles que je l'ai rencontré où il est dans le Jury du Brussels Film Festival.

    Avez-vous déjà été dans un Jury ?

    Oui, je fais ça de temps en temps. Parce que c'est l'occasion de voir beaucoup de films en peu de temps. De rencontrer d'autres gens du métier que l'on ne connaît pas forcément. Je trouve ça agréable. De plus, j'aime beaucoup Bruxelles. Tout était réuni pour que j'accepte.

    Christian Carion (BRFF 2015)

     Qu'est-ce qui vous a fait aimer le cinéma ?

    Je dois tout à la télé. J'étais dans un petit village, nous étions 252 habitants, à trente bornes de Cambrai ou d'Arras. On allait rarement au cinéma. Donc on regardait la télé, il y avait à l'époque le grand film du dimanche soir sur la Une. C'étaient des films très populaires mais ça m'a parlé, ça m'a touché. J'ai des souvenirs très forts de ça. Plus tard, j'ai eu l'autorisation de regarder les ciné-clubs.

    Quels sont les films qui vous ont marqué ?

    Hitchcock et John Ford sont mes deux piliers de départ. Moi, je n'ai pas fait d'école de cinéma mais j'ai eu l'impression qu'en regardant les films de Hitchcock, j'apprenais la grammaire. John Ford m'amenait le sens de l'espace, l'humanité, l'humour. Je trouve que c'est quelqu'un qui a apporté beaucoup dans l'histoire du cinéma. Fort de ces deux points de départ, j'ai ouvert et j'ai découvert le cinéma français: Claude Sautet, etc... J'ai une vraie tendresse pour le cinéma français des années soixante-dix notamment Yves Boisset. J'ai revu récemment "Le juge Fayard", quel film ! Cela n'a pas bougé, l'énergie, les acteurs, ce que ça raconte, le film politique, j'adore.

    "L'Affaire Farewell" est quelque part un film politique.

    Je connaissais l'histoire, je n'avais pas lu le bouquin avant, bien entendu, je l'ai lu pour préparer le film. Je la connaissais parce que j'avais lu "Verbatim" de Jacques Attali. Où Attali était très proche de François Mitterrand. Il racontait au jour le jour ce qui passait à l'Elysée. Les premières années du premier septennat de François Mitterrand, l'Affaire Farewell arrive. Attali ne sait pas ce qui se passe à Moscou mais voit que pour Mitterrand et Reagan, c'est énorme. Je me disais en lisant ce truc: "qu'est-ce qui se passe à Moscou ?" J'en étais resté là. Le projet est arrivé sur le bureau de mon producteur, je suis tombé dessus par hasard. C'est la face B qui me manquait. J'ai donc proposé à mon producteur de faire ce film.

    Vous avez choisi Emir Kusturica pour jouer le colonel soviétique, un choix étonnant, non ?

    Ce n'était pas mon choix de départ. Je voulais faire le film avec Nikita Mikhalkov, le cinéaste et acteur russe, qui a notamment réalisé "Soleil trompeur". Il était super emballé. Après, c'est monté et c'est devenu une affaire politique. J'ai compris que les héritiers du KGB, le FSB, ne souhaitaient pas qu'on parle de cette histoire. Un moment donné, Nikita nous a fait comprendre qu'il ne pourrait pas faire le film et qu'il nous connaissait fortement de ne pas le faire à Moscou. On s'est fait jeté. A six semaines du tournage, on s'est retrouvé sans décors et sans acteur surtout. Donc j'ai passé trois jours au fond de mon lit, j'étais détruit.
    Et là, ma directrice de casting britannique, avec qui je travaille depuis "Joyeux Noël", me dit qu'elle a casté Emir Kusturica pour un film britannique qui ne se fera pas. Cela m'a interpellé. On lui a fait lire le scénario, il a été enthousiasmé. Je l'ai rencontré et le bonhomme m'a impressionné. Pour moi, il a un côté Marlon Brando. Cette espèce de puissance et en même temps, fragile, timide. On s'est jeté dedans et on a découvert beaucoup de choses. Il avait quand même en face de lui Guillaume Canet. L'air de rien, Guillaume a beaucoup de métier. J'ai adoré travailler avec Emir.

    Vous avez fait trois films dans des genres différents, est-ce une volonté ?

    Il y a un point commun dans les trois, ce sont des adversités qui se rapprochent. Des gens, soit vraiment en opposition, soit très différents. Qui, finalement, se rapprochent parce que c'est leur intérêt à chacun. J'aime ça. Dans "Une hirondelle a fait le printemps", Michel Serrault est dans sa maison et sent qu'il doit faire un pas."Joyeux Noël", c'étaient les fraternisations. Emir et Guillaume, tout les oppose et Emir fait le pas. C'est ça qui m'intéresse. De savoir la différence des logiques, ce qui nous oppose, ce qui nous sépare.

    Votre nouveau film, "En mai, fais ce qu'il te plaît", est-il dans la même logique ?

    Il y a de ça aussi. Il raconte l'exode, ce qui s'est passé en mai 1940. Lorsque les Belges se sont enfuis sur les routes suite au déclenchement de la Seconde guerre mondiale, ceux-ci ont débarqué dans le Nord Pas-de-Calais et cela a été une traînée de poudre. Les réfugiés belges racontaient des horreurs sur ce qui leur était arrivé là-haut. Tout le monde s'enfuyait. A l'arrivée, c'est tout de même huit millions de personnes sur les routes. C'est l'un des plus grands mouvements de population du 20ème siècle. Qui n'a pas vraiment l'objet d'un film. Il y a bien le premier quart d'heure de "Jeux Interdits", qui est ma référence.
    Ma mère m'a raconté, c'est le point de départ, pendant des années son exode. Elle avait quatorze ans en me disant que c'était peut-être le plus beau mois de sa vie. Parce que c'était un mois très ensoleillé, dormir à la belle étoile, l'aventure. Avec des choses mais aussi l'énergie de survivre. Partir, tout remettre en question. Cela m'a plu et j'ai tricoté des histoires dedans. C'est un film un peu choral avec plusieurs personnages. Le personnage principal est un Allemand qui était résistant, à sa manière, en Allemagne. Il s'enfuit à la dernière minute, il est en France et boum, c'est l'invasion. Il doit prendre la route, problème, pour les Français, il est un Boche et pour les nazis, c'est un communiste.
    C'est un formidable acteur allemand, August Diehl, qui joue le rôle. Il était dans "Inglourious Basterds". Il est fabuleux, cet acteur. Côté français, il y a Olivier Gourmet qui, par ailleurs, est Belge. J'adore ce qu'il m'a donné. Mathilde Seigner, que je n'avais pas retrouvée depuis quinze ans, joue aussi dans le film ainsi qu'une jeune actrice française, Alice Isaaz. Et il y a quelqu'un qui démarre sa carrière d'acteur, c'est Laurent Gerra. Je le connais depuis longtemps. C'est un cinéphile passionné, c'est un fou. Je l'avais vu dans un téléfilm: "L'escalier de fer" où il avait le rôle principal, il ne s'en sortait pas mal. Je lui ai donné un petit rôle auquel je tenais beaucoup. J'ai aussi pris un acteur britannique, Matthew Rhys que j'ai découvert dans une série sur Canal +: "The Americans". D'ailleurs, une série que je vous conseille vivement de regarder.

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