• Entretien: Cédric Anger - La prochaine fois je viserai le coeur

    Par Michel Decoux-Derycke - Cédric Anger est un réalisateur et scénariste français. A l'âge de dix-huit ans, il devient collaborateur des Cahiers du cinéma, il y reste huit ans. En 1999, il réalise son premier court-métrage: "Novela" puis coscénarise avec Xavier Beauvois "Le Petit Lieutenant" et "Selon Matthieu". C'est en 2007 qu'il réalise "Le Tueur", son premier long métrage. Quatre ans plus tard, "L'Avocat" sort sur les écrans.
    J'ai rencontré Cédric Anger à Gand. Cétait lors du dernier Film Fest où il était venu présenter "La prochaine fois je viserai le coeur".

    Pourquoi vous êtes-vous intéressé au Tueur de l'Oise ?

    Pour plusieurs raisons. La première, c'est parce que c'est une bonne histoire avec un personnage complexe. La deuxième, c'est parce qu'il n'y a aucune réponse aux meurtres. A la fin du film, il est encore plus mystérieux qu'au début. On ne sait pas pourquoi il a fait ça !

    La justice française a été incapable de conclure quoi que ce soit. Les experts psychiatres ont diagnostiqué un état de démence au moment des faits, disant que le personnage était schizophrène. A part cela, il n'y a aucune autre explication.
    Habituellement au cinéma, on prend le personnage au début du film et on a l'explication de ses actes à la fin. Ici, c'est l'opacité totale.

    Cédric Anger

     Le fait qu'il soit gendarme n'ajoute-t-il pas une autre dimension au personnage ?

    Si. En plus, il est au coeur de l'enquête. C'est même pour ça qu'il a fabriqué ce fait divers. C'est quelqu'un qui s'ennuyait en tant que gendarme. Il en avait marre des PV, des voitures volées, d'être sous la pluie, d'être dans une vie monotone. C'est un travail qui lui semblait peu héroïque, il avait besoin d'action. Son rêve était d'être dans les Forces Spéciales ou le GIGN. Cela lui a toujours été refusé. Il était en quête d'adrénaline, d'action, de sensations. Comme il avait l'impression de vivre une mort lente dans une vie monotone, il s'est créé sa propre affaire. Finalement, c'est quelqu'un qui a eu envie de devenir un fait divers.

    Pourquoi avoir choisi Guillaume Canet pour le rôle principal ?

    Parce qu'il ne fallait surtout pas un monstre. Il ne fallait pas quelqu'un qui ait une gueule de méchant. Comme on allait passer les deux heures du film avec le personnage, il me fallait quelqu'un dont le visage soit presque illisible et mystérieux. Guillaume a cela, il a une sorte de masque comme Buster Keaton ou Jacques Tati. On ne peut pas lire vraiment ses intentions. Du coup, cela donne plus du poids à sa souffrance. Parce qu'on a l'impression que, tout d'un coup, le masque se fissure, se craquelle.
    Il y a aussi le fait que ce soit un bon acteur. Primo, il n'avait pas encore joué de personnage aussi négatif. Donc il y avait pour moi un territoire vierge et pour lui aussi. Ce qui a fait partie de sa motivation pour jouer ce rôle. Secundo, il ne fallait pas un acteur de performance. Quelqu'un qui va faire un numéro: regardez comment je joue un serial-killer.
    Ce qui m'a toujours plu dans le jeu de Guillaume, c'est l'économie des effets. Une recherche de la vérité qui ne donne pas l'impression d'un numéro d'acteur sur l'écran. Tous les deux, on a essayé de réduire la frontière qui sépare l'acteur et le personnage.

    L'atmosphère de votre film est assez froide, est-ce voulu ?

    Bien sûr. On ne la réchauffe que de temps en temps. Grâce aux voitures, aux objets, aux couleurs et à la musique. C'est un film d'ambiance. On a une impression d'étouffement, de bizarrerie. D'ailleurs, Guillaume me l'a dit à plusieurs reprises, en voyant l'atmosphère générale, il pensait à "Série noire" d'Alain Corneau avec Patrick Dewaere.
    Moi ce qui m'intéresse, tout en étant réaliste, c'est comment on arrive à créer un climat particulier. C'est quelque chose qu'on ressent à la lecture des romans policiers, des thrillers et au cinéma dans les films américains, français ou asiatiques.

    Vous venez de parler de livres, quel est votre préféré ?

    Cela change tout le temps. Pour le moment, c'est "Voyage au bout de la nuit" de Céline. Il y a une ambiance, une amertume. Une notion de vivre dans un monde étouffant et de ne plus en pouvoir.

    Vous avez été journaliste aux Cahiers du cinéma, qu'est-ce qui vous a fait basculer vers la réalisation ?

    Je n'ai pas basculé, pour moi, j'étais déjà metteur en scène en collaborant aux Cahiers. J'étais comme à l'école. Je voyais des films toute la journée, j'interviewais des metteurs en scène. C'était mon école de cinéma.
    J'ai vu beaucoup de films anciens et nouveaux. Le fait d'écrire dessus m'a obligé à réfléchir à comment ils étaient faits. Moi, je ne suis pas très théorique. Aux Cahiers, parfois on est un peu théorique (rires), cela n'est pas toujours simple à lire. Ce qui m'intéresse, c'est plutôt la cuisine. Comprendre.

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