• Entretien: Benoit Jacquot - Journal d'une femme de chambre

    Par Michel Decoux-Derycke - En peu de temps, Benoit Jacquot a réalisé trois films. D'abord "Les Adieux à la reine" en 2012, ensuite "Trois coeurs" en 2014, sélectionné à la Mostra de Venise, et enfin Journal d'une femme de chambre, repris à la récente Berlinale. "Journal d'une femme de chambre" est adapté du roman éponyme, paru en 1900, d'Octave Mirbeau et décrit, par l'intermédiaire d'une domestique dénommée Célestine, les mœurs de la société bourgeoise de la fin du 19ème siècle.
    C'est à Bruxelles que j'ai rencontré Benoit Jacquot. Entretien avec un réalisateur filmant plus vite que son ombre.

    Pourquoi avoir adapté le roman d'Octave Mirbeau ?

    Parce que j'ai lu le roman que je n'avais pas lu. Comme beaucoup, je connaissais les films. En général, on connaît surtout celui de Buñuel, moins celui de Renoir. Il se trouve que je connaissais très bien les deux. Même si je ne les ai pas vu depuis longtemps. Le Renoir, je l'ai beaucoup aimé. Quant au Buñuel, je l'ai vu, quand j'étais adolescent, à sa sortie et je ne l'ai jamais revu depuis. Je suis tombé sur le livre et la lecture du livre m'a donné envie de faire un film.
    Dans mon souvenir, les deux films sont si différents qu'en faire un troisième ne me paraissait pas un problème. Dans la mesure où j'imaginais que le mien serait tout aussi différent. Dès lors, pourquoi pas en faire trois, quatre, cinq ou six si d'autres veulent en faire. Il y a bien sept ou huit adaptations de Madame Bovary. 

    Qu'est-ce qui vous a plu dans le livre ?

    J'y ai vu d'abord un portrait de femme comme j'aime en faire. C'est-à-dire qu'on prend un personnage féminin à un moment décisif de sa vie et on le suit. Personnage qui passe un certain nombre d'épreuves qui vont la faire accèder à une autre existence. C'est ça qui m'intéressait beaucoup. Et aussi des échos, que la lecture du livre faisait naître inévitablement, avec l'actualité présente. Cela me mobilise, cela m'excite énormément. De prendre le détour de l'époque à représenter, à reconstituer pour parler de quelque chose qui nous regarde aujourd'hui. C'est comme le verbe être qui se conjugue de différentes façons mais qui reste le verbe être.

    Benoit Jacquot

    C'était une évidence, pour vous, de tourner à nouveau avec Léa Seydoux ?

    Oui. Après, cela a été réfléchi plus ou moins. Après, c'est définitivement revenu à elle. En fait, je lui en ai parlé très tôt, avant même d'écrire quelque chose. Très vite, elle a manifesté un engagement total. Qui tenait au fait de refaire un film ensemble. Et j'ai déjà le projet de tourner à nouveau avec elle. Que ce soit un film d'époque ou un qui se passerait aujourd'hui, ce n'est pas l'essentiel. Ce qui est intéressant, c'est de construire un personnage. Le plus présent possible.
    Pour en revenir à son rôle dans Journal d'une femme de chambre, ce qui me plaisait, c'était de faire un film sur une femme qui, dans une condition de femme soumise et de servitude radicale, essaye de s'en sortir. De s'extraire de cette condition, d'y échapper. Pour une actrice, c'est un enjeu très fort.

    Et Vincent Lindon ?

    J'ai déjà fait un certain nombre de films avec lui. On aime beaucoup tourner ensemble et, après celui-ci, il y en aura encore un autre. Cherchant un acteur fort, dégageant une éventuelle brutalité mais pas que, Vincent me paraissait l'homme idoine. Je n'étais pas absolument sûr qu'il accepte. Je pensais mal parce qu'il a été tout de suite très enthousiaste.
    Sur ses recommandations, j'ai éliminé pas mal de dialogues de son personnage. Il préférait jouer que parler. Il voulait une sorte de présence qui, pour lui, serait plus efficace que les mots. D'ailleurs, avec ceux-ci, il n'était pas très à l'aise.

    Vous l'avez dit plus tôt, votre film fait écho au monde actuel, expliquez un peu plus ?

    Tout ce qui a commencé à se constituer, à cette époque-là, est constitutif de tout ce qu'on vit actuellement. Historiquement, la droite radicale a commencé à s'inscrire dans le paysage politique à ce moment-là. Qui est le moment de l'affaire Dreyfus. C'est le départ, de l'origine de ce à quoi nous assistons maintenant. Qui a rampé tout le long du 20ème siècle, quelquefois avec des éclats méchants, et qui, de temps en temps, ressortent violemment. C'est le cas actuellement.

    Trois films en deux ans, un autre déjà en préparation, pourquoi cette soudaine profusion ?

    C'est la conjonction de deux faits.Un, je n'aime que ça. Deux, les films aidant et leurs succès, font que cela permet d'en faire d'autres. Peut-être même pas autant que je voudrais. J'en ferais un chaque année, cela m'irait très bien. Je sais que c'est quasiment impossible. C'est un problème financier. Il y a un gâteau économique et nous sommes beaucoup à manger dedans. Il y a un moment où les sources de financeement renâclent, même si vous êtes un cinéaste dans le vent.
    Pour moi, c'est une espèce d'opportunisme. Tant que ça va et tant que j'ai les moyens physiques, la santé, je trouve une honte de ne pas faire de films.

    Que diriez-vous aux lecteurs de 6néma pour qu'ils aillent voir le film ?

    Vous allez suivre la trajectoire d'une jeune femme d'hier qui ne peut que vous évoquer ce que vous connaissez aujourd'hui. C'est un détour par le passé pour parler le plus librement et le plus franchement possible du présent.

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