• Entretien: Arnaud des Pallières et Christelle Berthevas - Orpheline

    Par Michel Decoux-Derycke - Arnaud des Pallières est réalisateur et scénariste. Il a une douzaine de courts métrages à son actif, seuls trois trouvent grâce à ses yeux : "La Mémoire d’un Ange", "Les Choses rouges", "Avant Après". C'est en 1996 qu'il réalise son premier long métrage: "Drancy Avenir", quatre autres suivront dont "Orpheline" qui nous occupe aujourd'hui.
    Christelle Berthevas est scénariste, c'est son histoire qui est à l'origine du film de Arnaud des Pallières. Je les ai rencontré tous les deux à Bruxelles.

    Arnaud des Pallières, pourquoi ce film ?

    D'abord pour raconter une histoire de femme qui est une chose que je n'avais jamais faite. Aussi, j'ai rencontré Christelle lors de mon précédent film (NDLA: "Michael Kohlhaas"), nous avons travaillé ensemble et appris à nous connaître. Je connaissais son histoire. J'étais un peu honteux de n'avoir jamais trouvé la manière de raconter une histoire de femme. Je me disais que j'avais l'occasion unique d'être au plus près si je réussissais à avoir une collaboration étroite avec Christelle. Au fond de moi, ce que je voulais, c'est voir le monde à travers les yeux d'une femme, d'une jeune fille et d'une petite fille, de faire partager cette expérience au spectateur.
    De plus en plus, je fais des films pour faire l'expérience du monde, de ce que je ne connais pas du monde. Il y avait même une partie qui est une pure curiosité, c'est quoi être femme.

    Christelle Berthevas, comment avez-vous réagi à cette proposition ?

    J'ai été très vite intéressée parce que moi, j'avais déjà le projet de raconter une partie de mon histoire. A priori, pas tout à fait comme ça. J'étais quand même en réflexion depuis un moment. J'étais bloqué à des endroits, j'étais bloqué sur de la forme en fait. Finalement, quand Arnaud m'a proposé de le faire en cinéma, je n'ai pas réfléchi longtemps, j'ai dit oui assez vite. J'ai vu comment je pouvais dépasser des questions que je n'avais pas pu dépasser, en écrivant seule dans mon coin. Et notamment de représenter quelques années de l'existence de façon complètement fragmentaire, sur un principe de temporalité du présent. Donc ça m'a très bien convenu.
    Arnaud m'a laissée longtemps seule pour l'écriture, j'étais donc très libre toute une partie de l'écriture. Quand on a commencé à collaborer, on avait déjà une base solide sur laquelle on était d'accord.

    Christelle Berthevas et Arnaud des Pallières (c) Ouest France

    Arnaud des Pallières, c'est peu courant qu'un réalisateur laisse les coudées franches à un scénariste.

    Ce qui n'est pas courant, c'est demander à un scénariste de raconter sa vie. Ce n'est pas courant aussi, c'est de concéder à un scénariste une visée sur la totalité du film. Ce n'est pas que je voulais lui plaisir, c'est parce que j'avais besoin. Je ne sais pas ce que c'est qu'une femme, je ne sais pas ce que c'est avoir été une petite femme à la campagne, je ne sais pas ce que c'est d'avoir un père alcoolique, etc...
    Il y avait une part de mon travail qui était documentaire en fait. Plus j'étais sérieux dans mon rapport documentaire à la source, plus j'étais libre dans ma mise en scène de fiction.

    Le fait que la même femme soit jouée par quatre actrices différents, d'où cela est-il venu ?

    C'est venu strictement de la nature des souvenirs qui sont apparus. C'est-à-dire ce que Christelle a fait remonter à la surface, ce n'est pas un long ruban continu du début à la fin. Ce qu'elle a fait remonter, ce sont des moments très forts. Avec beaucoup de détails, comme si on y était. Ces moments très forts se sont agrégés autour de deux, trois, quatre moments de sa vie: petite fille, adolescente, jeune fille. Donc j'ai dit qu'on n'allait pas tricher. On n'allait pas transformer cette matière, on allait respecter cette matière pour ce qu'elle est. Du coup, on trouverait une nouvelle forme cinématographique rendrait compte de cette chose-là. Il fallait réussir à apporter ça au spectateur. Comment on fait ? Un film en plusieurs parties et puis, ce sera joué par une actrice différente à chaque fois. Cela allait dire au spectateur, une chose que Christelle et moi partageons, la vie n'est pas un ruban. Ce n'est pas linéaire. Notamment une personne qui a été plusieurs personnes et plusieurs personnes différentes.

    Le choix des quatre actrices ?

    Je les ai choisies en fonction de leur nature parce que chacune devait exprimer un aspect du personnage. Je me suis d'abord posé la question: "comment trouver des actrices qui se ressemblent ?" Au bout d'un moment, je me suis dit si elles doivent se ressembler, ce paramètre va prendre le pas sur tous les autres y compris sur le fait que ce soit des bonnes ou des mauvaises actrices. Cela va devenir le plus important qu'elles se ressemblent. J'ai arrêté avec cette histoire de ressemblance. Je vais essayer d'avoir des voisinages, des proximités. Ce que j'ai cherché, c'est la même énergie, le même esprit, la même vivacité.
    Les actrices ont été emballées par le scénario. Pour une fois, on leur proposait un film qui disait quelque chose des femmes, d'un peu plus complexe, d'un peu plus riche qu'on propose habituellement dans les films.

    Vous avez composé un beau casting.

    Effectivement. Il ne faut pas oublier Gemma Atterton qui est le déclencheur de l'histoire et les acteurs masculins. Moi, je dis que c'est un vrai peuple. Composé de femmes, d'hommes, d'enfants. Il y a quelque chose de multiple, foisonnant.

    Christelle Berthevas, qu'avez-vous pensé du "produit fini" ?

    Je suis une de celles qui reçoit le moins bien le film, tel que vous pouvez le voir. C'est quelque chose de très proche de moi. C'est assez délicat. Je dirais que j'ai tout reconnu, je n'ai pas de sensation de trahison, de sensation de quelque qui m'aurait échappé dont j'aurais été dépossédée. Après, je suis assez sidérée, je suis très heureuse du résultat, parce que je connais tout le chemin parcouru, que nous soyons arrivés jusque là. Les films, ce sont des paris.

    "Orpheline" a eu le Bayard d'or du meilleur film à Namur.

    Arnaud des Pallières: Et aussi le Bayard d'or de la meilleure comédienne partagé par les quatre actrices. Je dois dire que je suis même presque plus attaché à ce prix qui rend hommage à la grande idée de mise en scène du film. Je me suis dit que le Jury avait compris là où le film était singulier. Cela nous a fait très plaisir.

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