• Entretien: Ariane Ascaride - Une histoire de fou

    Par Michel Decoux-Derycke - Ariane Ascaride est une actrice française. Elle débute au cinéma fin des années 70, sa filmographie est riche de quarante films. Elle a joué dans dix-huit longs métrages de son mari, Robert Guédiguian. Elle a également remporté un César de la meilleure actrice et a également été nommée à trois reprises dans cette catégorie.
    C'est à Bruxelles que je l'ai rencontrée. Entretien avec une femme sympathique et réfléchie.

    Qu'est-ce qui vous a intéressé dans le rôle d'Anouch ?

    Vous savez, je ne fonctionne pas obligatoirement par rapport à un rôle. Je fonctionne avant tout à partir du scénario. De ce qu'un scénario raconte. Evidemment, je suis intéressée par le personnage qu'on me demande d'interpréter. Là, ce qui m'intéressait dans le personnage, c'est qu'il était complet. Des mères, j'en ai déjà jouées. Beaucoup, un peu trop à mon goût. Mais celle-là, elle est fille et mère. Elle est récipiendiaire de la douleur de sa mère. Et elle est en même temps transmetteuse de cette douleur auprès de son fils. Pour lequel elle a cet amour infernal qu'ont les mères vis-à-vis de leurs garçons.
    Elle soutient son fils dans son engagement. C'est presque un fait de gloire d'avoir un fils pareil. Mais au moment où il passe à l'action, c'est comme si le monde s'écroulait sur sa tête. Deux raisons: elle comprend qu'elle blesse quelqu'un et il s'en va. A partir de là, elle va demander pardon à la place de son fils. Même pour son peuple en entier. Parce qu'elle a honte.

    N'est-elle pas un peu naïve ?

    Oui mais j'aime bien ça. Des choses se font au départ par naïveté. Tout simplement parce qu'on se dit que ce n'est pas possible. Il faut faire quelque chose. C'est bien la différence entre les femmes et les hommes. Les femmes font, les hommes réfléchissent. Ce qu'on prend pour de la naïveté, c'est plutôt de l'instinct.

    Ariane Ascaride

     Connaissiez-vous l'histoire arménienne avant de rencontrer Robert Guédiguian ?

    Non, lui non plus d'ailleurs. Robert, il est moitié allemand, moitié arménien. Quand je l'ai connu, il était profondément allemand de culture. C'est venu plus tard, son arménité. Nous sommes allés en Arménie en 2000. Tout enfant issu de l'immigration comprend ça, quand vous arrivez dans le pays dont vous êtes issu, il se passe quelque chose d'incroyable. Vous vous sentez à l'aise, vous ne comprenez pas pourquoi. Parce que vous ne parlez même pas la langue. Mais il y a quelque chose où vous vous retrouvez. On est à la maison sans savoir pourquoi. Moi, je suis d'origine italienne, j'ai eu ça quand je suis allé à Naples.
    Il y a eu ça et puis, il y a la rencontre avec cette culture, avec ce monde. On a été profondément séduits. Cela a complètement chamboulé Robert. Et voilà, il a voulu parler de ça.

    Que pensez-vous de la non-reconnaissance du génocide arménien ?

    C'est une histoire de fou. C'est vraiment dingue. Tant que les Turcs n'auront pas reconnu le génocide, les Turcs n'iront pas bien. Le jour où les Allemands ont reconnu leur responsabilité dans la Shoah, je ne dis pas que cela a été simple, cela a sauvé le peuple allemand. Ici, il y a une négation de la part de la Turquie, du gouvernement turc. Il y a très peu de gens en Turquie qui savent qu'il y a eu un génocide. C'est ça qui est incroyable. Evidemment, depuis quelques années, il y a des intellectuels qui se battent. Des fois au péril d'une existence paisible. Parce qu'ils se retrouvent en péril ou en prison. Il y a même un journaliste turc d'origine arménienne qui a été assassiné. Il y a quand même un phénomène assez beau, des grand-mères avouent à leurs enfants, à leurs petits-enfants qu'elles sont des Arméniennes converties à l'Islam. Pour pouvoir rester en vie. C'est très chamboulant pour les familles.
    La reconnaissance du génocide, ça veut dire aussi rendre des terres. C'est un gros problème économique. Si il fallait rendre les terres, ça coûterait très, très cher à la Turquie.
    J'espère que cette reconnaissance arrivera un jour. D'ailleurs, de plus en plus de pays reconnaissent le génocide. Cela prend du temps, cela fait déjà cent ans que le génocide a eu lieu. Cela deviendrait risible si le monde entier reconnaissait ce génocide et que la Turquie ne le fasse pas.

    Le public va-t-il adhérer à ce film ?

    Je ne sais pas. Je ne sais jamais, moi. Aux avant-premières, les gens sont très intéressés. Par les temps dans lesquels nous vivons, je ne sais plus rien. Il y a des tas de choses que le public apprendra. Comme, par exemple, au début du film, le procès de Soghomon Tehlirian à Berlin dans les années 20.

    Avez-vous d'autres projets ?

    Avec Robert, on a un projet de film pour l'année prochaine. Entretemps, je vais faire du théâtre.

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