• Entretien: Alain-Pascal Housiaux et Patrick Dechesne - L'éclat furtif de l'ombre

    Par Michel Decoux-Derycke - Depuis trente ans, Alain-Pascal Housiaux et Patrick Dechesne travaillent ensemble. Tous deux sont décorateurs, leur travail a été primé à plusieurs reprises lors de Festivals. "L'éclat furtif de l'ombre" est leur premier long métrage en tant que réalisateurs. 
    C'est à Namur, dans le cadre du FIFF, que je les ai rencontrés. Entretien avec deux passionnés.

    Pourquoi ce film ?

    Alain-Pascal Housiaux: Au départ, Patrick Dechesne et moi-même travaillons plus dans la notion de la décoration au cinéma. Un jour, nous avons été invités à travailler en Ethiopie pour le film d'un réalisateur américano-éthiopien. Une espèce de film-fleuve sur sa vie. Nous avons construit les décors en collaboration avec les artisans du pays. Cette opportunité a généré un déclic, un coup de coeur. Par rapport à la lumière, à la terre, aux gens. Je précise que c'était dans la campagne éthiopienne. Petit à petit, il y a eu l'idée de se mettre en marche à travers cette terre. 

    Patrick Dechesne: Nous avions déjà réalisé un semi-long métrage expressionniste avec un concert électro-acoustique. Donc on avait déjà touché à l'image. On a une formation théâtrale, on a travaillé avec énormément de plasticiens, beaucoup de photographes. Le travail cinématographique que nous faisons nous amène à toucher au jeu d'acteur, à ce que la dramaturgie d'un film demande. Le pas était fait et l'Ethiopie nous a donné l'envie.

    Alain-Pascal Housiaux et Patrick Dechesne © David Ameye

    Après, comment cela s'est-il passé ?

    Alain-Pascal Housiaux: L'idée première était de mettre une caméra au niveau du sol et de commencer à suivre des gens. A marcher avec eux, découvrir cette terre. Nous ne sommes pas des techniciens de l'image, nous sommes plus sensibles aux matières. Donc nous sommes partis en pérégrination en suivant des gens. Avec ceux-ci, nous avons fait des rencontres.
    On est revenus avec un matériau image très sale. Des images sans aucune mise au point. Puis on a montré ça et des gens nous ont dit: "on sent qu'on est en Afrique mais on ne l'a jamais vue comme cela. Vous devriez incarner les personnages. Pourquoi sont-ils en route ? On aimerait savoir". 

    Patrick Dechesne: Nous avons eu la chance de rencontrer un producteur allemand. Celui-ci a été emballé et nous a proposé de fictionnaliser. Nous avons donc commencé à réécrire. Nous sommes retournés en Ethiopie. Nous avons arpenté le pays jusqu'à la frontière de Djibouti en passant par les hauts plateaux. C'est un pays assez surprenant. Nous avons aussi cherché les comédiens. 
    "Quand nous nous sommes mis à la recherche d’un acteur plus âgé pour jouer Adisu en Belgique, nous avons rencontré Joseph, un taximan bruxellois d’origine haïtienne. Son histoire personnelle rejoignait notre fiction. Lui-même a quitté son pays étant jeune et il a souhaité profiter des moments de tournage pour y retourner en pensée et écrire mentalement une lettre à sa sœur, avec laquelle il s’était disputé avant son départ. Chaque soir, dans le gîte où nous logions, il nous parlait de ce à quoi il avait pensé pendant les scènes de la journée".

    Comment avez-vous vécu cette expérience de réalisateurs ?

    Patrick Deschesne: Pour nous, cela a vraiment été une expérience sur le terrain. On a été très, très proches des gens. On voulait travailler avec des comédiens et des amateurs. Pour nous, cela a été une vraie construction de scénario même si nous avions déjà écrit préalablement toute la trame. Le film s'est construit petit à petit au fil des années. Nous sommes allés chaque année, pendant cinq ans, en Ethiopie. Tout ce travail de réalisation a été possible grâce à une équipe qui nous soutient depuis le début.

    Votre film a été présenté dans plusieurs festivals, est-ce important pour vous ?

    Alain-Pascal Housiaux: C'est un parcours qui est très important. Par exemple, le FIFF à Namur, festival francophone et quelque part une porte vers l'Afrique, est une opportunité. Comme notre film a deux identités, l'une européenne et l'autre africaine, c'est fabuleux pour nous.

    Patrick Dechesne: Le pari, pour nous, était de travailler sur un film intimiste et contemplatif. Où les temps sont longs. Le challenge n'était pas réussi d'avance. Le fait que plusieurs festivals le prennent, c'est une belle réussite. Nous sommes très contents de ce qui arrive au film.

    Qu'est-ce que vous diriez aux spectateurs à propos de votre film ?

    Alain-Pascal Housiaux: Nous avons voulu tenter une approche différente de la question très actuelle de l’exil et ainsi faire en sorte que notre film puisse être utile. Nous le voyons comme un objet de revendication douce, muette : le silence est une porte ouverte, un miroir pour que chacun puisse injecter un peu de son histoire dans le film et mettre ses propres mots sur les pensées d’Adisu. Le fait que l’on suive Adisu à trois âges différents permet d’ouvrir l’éventail des possibilités d'identification pour le spectateur.

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