• Christian Carion - En mai, fais ce qu'il te plaît

    Par Michel Decoux-Derycke - Christian Carion est un réalisateur français. Jusqu'à maintenant, trois longs métrages sont à son actif. Le quatrième, "En mai, fais ce qu'il te plaît", vient de sortir en salles.
    Je l'ai rencontré à Bruxelles pour en parler.Entretien avec un homme passionné et passionnant.

    D'où vient l'idée du film ?

    Elle vient de ma mère. Parce que moi, je suis né dans le Pas-de-Calais, ma mère m'a longtemps raconté, d'abord l'arrivée des Belges effrayés, désemparés, ensuite le départ vers d'autres lieux. Cette histoire m'a accompagnée dans mon enfance. Je l'avais mise dans un coin de ma tête en me disant que c'était un beau sujet. Et puis ma mère avançant en âge, je me suis dit que ce serait dommage qu'elle ne voie pas le film. Alors il y a trois ans, j'ai arrêté un projet sur lequel je travaillais pour faire le film.
    Je lui ai montré cet été, ça lui a plu, j'ai le droit de vous le montrer. Si il n'avait pas été à son goût, j'aurais été mal à l'aise pour démarrer la promo. Il ne fallait pas la trahir. La projection a été très riche en émotions.

    Christian Carion

    Il n'y a pas beaucoup de films sur l'exode ?

    Il y en a un qui est vraiment très bien. C'est un film de 1973 de Pierre Granier-Deferre: "Le Train" avec Jean-Louis Trintignant et Romy Schneider. Celle-ci est à tomber par terre, comme d'habitude. Trintignant fuit dans un train, il va de Metz à La Rochelle. C'est très beau. Un exode sur les routes de France, non, c'est le premier.

    Le tournage a dû être compliqué, il y a beaucoup de mouvements ?

    Pour réussir ça, d'abord un gros travail au départ sur ce qui s'est passé. Les témoignages des gens. Là, je savais de quoi je parlais. Vraiment, j'ai bossé ça. Revenir sur les lieux qui est mon pays d'enfance. Connaître les endroits. Et surtout, avoir des gens qui fassent de la figuration. Des gens pour qui l'exode est une histoire personnelle, comme moi. A partir de là, vous avez des gens qui ont envie. Je crois que, dans le cinéma comme dans la vie, l'envie fait la différence. Cela ne suffit pas mais c'est une condition nécessaire.
    Par exemple, le convoi qui se déplace fait trois cents mètres de long. Les chevaux, les charrettes, les poussettes. Vous voyez le bordel ! Quand ça démarre, vous savez quand ça part, vous ne savez pas quand ça s'arrête. Et on ne fait pas demi-tour au premier carrefour venu. En plus, j'étais en tête de convoi en ne sachant pas ce qui allait se passer derrière. Donc j'ai embauché une deuxième caméra, j'ai pris le cadreur à part et je lui ai dit qu'il était la caméra cachée. Qu'il devait filmer les gens à leur insu, être curieux, attentif. Il a ramené énormément de choses.

    Comment le casting s'est-il fait ?

    Mathilde Seigner, j'avais très envie de refaire un film avec elle. Je lui ai dit que ce n'était pas un rôle principal, elle s'est bien lâchée. Après, les autres sont venus par couches de sédimentation. Laurent Gerra, je vis maintenant à Lyon, je le croise beaucoup, on se voit souvent, on s'aime bien. Je connaissais sa cinéphilie. Je lui ai dit que je voulais le faire jouer un gars qui s'occupe d'un château d'eau. Il était dubitatif. Alors j'ai ajouté que le gars a une cave à vins exceptionnelle, alors il était partant. Je l'ai emmené dans cette histoire, il a eu très peur, il n'avait personne à imite, il ne pouvait pas cacher. L'acteur allemand, August Diehl, je l'avais rencontré sur "Joyeux Noël", cela ne s'est pas fait pour diverses raisons. Je l'avais gardé en mémoire, je l'ai rencontré à Berlin, on a dîné, il avait dix ans de plus, deux enfants. Je lui ai dit : «toi, tu vas être un bon papa». L'acteur écossais, Matthew Rhys, je l'ai vu dans une série que j'aime beaucoup: "The Americans", il est arrivé là-dedans avec son humour, sa cornemuse et son talent. Il y a aussi Alice Isaaz qui joue l'institutrice. Je suis super content d'elle, elle a 23 ans, moi, je crois qu'elle s'inscrit pour longtemps dans le cinéma français. Jacques Bonnaffé, il a eu un creux, les modes ont changé mais c'est un grand acteur. Olivier Gourmet, j'en suis fan. A chaque fois que je le vois, il est juste. Je pense qu'avant tout, c'est un mec très sincère, honnête. Il ne fait pas à moitié. Dans le film, il joue un rôle important, celui de mon grand-père, le maire du village. Il s'est véritablement emparé du personnage. Le petit garçon, ça a été ma trouille, j'ai du faire beaucoup d'essais. J'ai passé du temps en Allemagne, à Berlin, je suis tout de suite tombé sur ce gamin (NDLA: Joshio Marlon) qui a huit ans, qui parle trois langues et surtout, il a besoin de peu d'explications.

    La musique est composée par Ennio Morricone, comment avez-vous fait ?

    Comment vous dire ? ... C'est la cerise sur le gâteau. D'abord j'avais dit à Jérôme Seydoux, partenaire important du film, que c'était un western. Des chevaux, des chariots, des grands espaces. Je me suis pris au jeu, j'ai écouté Morricone pendant l'écriture. Je me suis shooté.
    Au moment du montage, ça m'est revenu. Naïvement, on lui a proposé. Il a demandé un résumé en italien, il l'a lu. Il a demandé à me voir. Je suis allé à sa rencontre avec un DVD. Je lui ai montré, je me suis assis derrière lui, je n'ai pas osé me mettre à côté de lui. Il se retourne et me dit : «bello, molto bello». Il a continué: «je vais le faire parce que ce n'est pas un film de guerre mais qui se passe pendant la guerre. Ce sont des gens cherchant la paix. Je veux accompagner le peuple des routes». Il se met au piano et il joue un truc qui est le thème du film. C'est un génie. Je n'en reviens toujours pas.
    Morricone, c'est le cinéma. Il est dans l'ADN du cinéma.

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